C’est dans le cadre des opéras présentés en « version de concert », c’est-à-dire sans mise en scène, que le Théâtre des Champs Elysées a programmé le mercredi 11 février 2026 « Médée », l’œuvre lyrique majeure de Luigi Cherubini, dans l’interprétation du « Concert de la Loge », sous la direction de son Directeur Musical Julien Chauvin.
Considéré par beaucoup comme le premier opéra romantique de l’histoire de la musique, « Médée » de Luigi Cherubini ne cesse de fasciner.
La version proposée par le « Palazzetto Bru Zane – le Centre de musique romantique française », en coproduction avec le « Théâtre des Champs Elysées », le « Centre de musique baroque de Versailles » et le « Concert de la Loge », suscitait donc une attente palpable.
En évoquant ce chef-d’œuvre, assez rarement programmé, surgit inévitablement la question de la version choisie. Peu d’ouvrages lyriques ont connu, à ce point, un destin tourmenté.
Créé le 13 mars 1797 au « Théâtre Feydeau » à Paris, « Médée » est un opéra-comique en version tragédie lyrique, c’est-à-dire une œuvre combinant musique et dialogues parlés. L’ouvrage a ensuite été doté de récitatifs chantés, d’abord en allemand, puis en italien, cette dernière version assurant notamment le triomphe de la soprano mythique Maria Callas.
Heureusement, c’est bien la « Médée » des origines qui a été choisie ce soir, enrichie des récitatifs chantés d’Alan Curtis. Ceux-ci ne nuisent en rien au français robuste et raffiné de François-Benoît Hoffman, auteur du livret en alexandrins, inspiré d’Euripide et de la tragédie de Pierre Corneille (1635).
Toute en puissance et en noirceur, la musique de Cherubini laisse peu de répit, dès l’Ouverture. Elle accompagne les errances diaboliques de « Médée », meurtrière par vengeance de ses propres enfants, rappelant son héritage gluckiste tout en annonçant Beethoven. Le basson, instrument « funèbre » par excellence, confère à la partition sa couleur particulière, sa tonalité crépusculaire, jusqu’à l’horreur finale. Il dialogue notamment avec « Néris », la suivante de « Médée », dans un émouvant duo : « Ah ! nos peines seront communes… » (Acte II).

Cet ouvrage, tout en noirceur et en fureur, exige des voix capables de restituer à la fois la déclamation classique et l’intensité dramatique de la trahison, de la violence et du désespoir.
Le plateau de solistes ce soir fut inégal, à commencer par le rôle-titre. La soprano lettone Marina Rebeka endosse avec conviction les habits de « Médée », incarnant cette créature noire, malgré un français parfois peu intelligible. Ses graves dominent, mais ses aigus, nombreux dans cette partition survoltée, apparaissent parfois durs. L’argument de la violence du personnage n’explique pas tout.
« Jason », son partenaire principal dans le drame, est interprété par le ténor français Julien Behr. Son timbre chaud et son phrasé ample traduisent parfaitement les doutes, peines, douleurs et révolte du personnage.
La soprano Mélissa Petit, dans le rôle de « Dircé », celle dont le mariage avec Jason provoque la jalousie meurtrière, incarne avec charme et douceur cette femme manipulée. Bien que manquant de puissance au premier acte, son chant gagne en assurance et exprime avec justesse le désarroi final. Le rôle de « Créon », monarque qui chasse « Médée » de Corinthe, est interprété par la basse Patrick Bolleire, qui en restitue la noblesse et la tranquille autorité sans emphase excessive.
La belle surprise de la soirée fut « Néris », incarnée par la mezzo-soprano Marie-Andrée Bouchard-Lesieur : une voix lumineuse, bouleversante dans son Aria de l’Acte II, affirmant à « Médée » : « Je te suivrai jusqu’à la mort« . Son interprétation a logiquement été ovationnée.
Les femmes de la suite de « Dircé » (Hélène Carpentier et Margaux Poguet) ainsi que le « Coryphée » (Pierre Genaï) apportent également leur contribution à la réussite de la soirée.

La réussite est également due à l’excellence du Chœur : « Les Chantres du Centre de Musique Baroque de Versailles » livrent une interprétation magistrale, alternant Grand Chœur, petite formation, Chœur de femmes ou Chœur d’hommes, bénéficiant d’une expertise reconnue dans le répertoire français du XVIIIᵉ siècle.
Cette expertise est partagée par le « Concert de la Loge », formation orchestrale dirigée par son fondateur et violoniste Julien Chauvin. Sa direction énergique met en lumière les contrastes voulus par Cherubini, alternant interrogations et doutes avec explosions de violence.
Tous ont récemment enregistré « Médée » pour le label « Bru Zane ». L’album sera disponible en 2027 dans la collection « Opéra Français ».
Théâtre des Champs Elysées, Paris
11 février 2026
« Médée »
Opéra de Luigi CHERUBINI en 3 actes
Marina REBEKA – « Médée »
Julien BEHR – « Jason »
Mélissa PETIT – « Dircé »
Patrick BOLLEIRE – « Créon »
Marie-Andrée BOUCHARD-LESIEUR – « Néris »
Hélène CARPENTIER – Première femme de la suite de Dircé
Margaux POGUET – Deuxième femme de la suite de Dircé
Les Chantres du Centre de Musique Baroque de Versailles – Direction artistique : Fabien ARMENGAUD – Préparateur du Chœur : Clément BUONOMO
Le Concert de la Loge – Direction : Julien CHAUVIN
