L’opéra « Pikovaïa Dame », autrement dit la « Dame de Pique » , de Piotr Ilitch Tchaïkovski, est à Liège. L’Opéra Royal de Wallonie-Liège l’a programmé du 27 février au 7 mars 2026.
Inspirée de la nouvelle d’Alexandre Pouchkine, « La Dame de Pique » de Tchaïkovski (tout comme son ultime opéra, Iolanta) repose sur un livret élaboré par son frère cadet, Modeste (1850‑1916).
L’histoire suit le jeune officier russe Herman, épris d’une Liza inaccessible, dont la dépendance au jeu le conduit à une mort tragique.
Tchaïkovski (1840‑1893) a composé cet opéra en trois actes et sept scènes, créé le 7 décembre 1890 au Théâtre Mariinski de Saint‑Pétersbourg. Pour éviter toute comparaison politique avec la période de rédaction, l’action se situe à Saint‑Pétersbourg à la fin du XVIIIᵉ siècle, « dans un autre temps », afin de masquer les références à la jeunesse nihiliste et opposée au tsarisme de l’auteur, à laquelle semble appartenir « Herman », le héros de l’opéra.

Herman, officier désœuvré, est tourmenté par une obsession existentielle. Il tombe amoureux d’une jeune femme qu’il aperçoit dans un parc de Saint‑Pétersbourg, mais celle‑ci, Liza, lui est socialement inaccessible. Un soir, il surprend la conversation d’un camarade évoquant la mystérieuse « Vénus moscovite », la Comtesse, qui aurait, lors d’un séjour à Paris, découvert le secret de trois cartes gagnantes. Un fantôme prédit qu’un troisième homme devra se sacrifier pour ce secret. Le destin d’Herman bascule : il rejette Liza, qui se suicide, puis, muni du terrible secret, participe à un ultime jeu où il mise l’ As, l’une des trois cartes gagnantes. Un autre joueur lui signale que ce n’est pas la bonne carte ; en réalité, la carte représente la victime : la Comtesse, la véritable « Dame de Pique ». Herman se donne la mort.

Cette œuvre, d’une noirceur désespérée, reflète parfois le destin de Tchaïkovski. Un des opéras les plus passionnants du compositeur russe, il se déploie avec une beauté austère : le souffle morbide du texte ne s’éloigne jamais du fatalisme, tout en rendant avec finesse les salons nobles, les casernes rugueuses, l’amour et la mort, soutenus par des cordes frémissantes et des airs bouleversants.
La mise en scène, confiée à Marie Lambert‑Le Bihan, évite toute transposition superflue. Avec les costumes et le décors de Cécile Trémolières, la Russie de la fin du XVIIIᵉ siècle retrouve justice. Certains éléments du décors (notamment l’Acte I) peuvent paraître incongrus, mais les costumes, surtout les uniformes noirs, ainsi que les parures du ballet pastoral (Acte II) sont remarquables. On soulignera la grande beauté visuelle, et dramatique, du tableau final éclairé d’un clair‑obscur saisissant, soulignant la mort d’Herman sous la lumière de Fiammetta Baldiserri.

L’Opéra Royal de Wallonie‑Liège a fait appel à une distribution vocale russe ou globalement issue du monde musical russe. Deux exceptions méritent toutefois d’être soulignées : Milovzor, interprété par la mezzo‑soprano Aurore Daubrun, et Prilepa, chantée par la soprano franco-russe Elena Galitskaya. Ensemble, elles offrent, dans l’Acte II, une « pastorale » d’une douceur inattendue et d’un charme indéniable. Une troisième exception concerne le rôle de Narumov, confié à Bruno Silva Resende, membre du Chœur Royal de Wallonie‑Liège ; tous trois se distinguent par la qualité de leur interprétation.
Le rôle principal, toujours très attendu, a été incarné par le ténor arménien Arsen Soghomonyan dans le personnage d’Herman. Son aria d’Acte I nous a particulièrement touchés : une vocalité puissante, des aigus impeccables et une présence scénique émouvante, le tout livré avec une remarquable simplicité et une économie de moyens qui traduisent les doutes et les tourments intérieurs du protagoniste. Il est regrettable que la ligne de chant se soit, progressivement, légèrement affaiblie.
Quant à Olga Mastova, qui incarne Liza, elle possède un timbre de soprano agréable, mais apparaît parfois trop effacé, tant vocalement que scéniquement. Sa dernière apparition, à l’Acte III, ainsi que le duo avec Herman, restent cependant des moments forts : elle y projette un chant désespéré et une ultime tentative de sauver son amant, offrant ainsi une émotion poignante.

La mezzo‑soprano Olesya Petrova incarne avec brio la Comtesse. Elle allie élégance et solennité, tout en offrant une voix à la fois chaleureuse et ferme. Dans les passages les plus dramatiques, elle révèle une fragilité vocale subtilement maîtrisée, qui renforce l’intensité du personnage. Le moment le plus émouvant survient lorsqu’elle se remémore sa jeunesse : elle interprète, en français, un air tiré de l’opéra de Grétry Richard Cœur‑de‑Lion, apportant une touche d’élégance nostalgique à la scène.

Deux personnages masculins de l’entourage d’Herman occupent une place centrale. Le premier, le comte Tomsky, est interprété par le baryton Alexey Bogdanchikov : son autorité naturelle se ressent dans chaque phrase qu’il prononce. Le second, le prince Yeletsky, est donné par le baryton Nikolai Zemlianski : son air d’amour, présenté au début de l’Acte II et dédié à Liza (« Je vous aime, vous aime au‑delà de toute limite »), constitue le point culminant de son chant romantique.
La mezzo‑soprano roumano-hongroise Judit Kuasi , dans le rôle de Pauline, offre quant à elle une « Romance » mélancolique qui devient la mélodie préférée de Liza, ajoutant une touche de tendresse à l’intrigue.
Tous ces artistes méritent d’être salués pour la profondeur dramatique et la richesse vocale de leurs interprétations, tout comme le chœur, les enfants de la Maîtrise et les danseurs (chorégraphie de Danilo Rubeca).
Sous la direction sensible et inspirée de Giampaolo Bisanti, l’Orchestre de l’Opéra Royal de Wallonie‑Liège s’est montré pleinement engagé, offrant un accompagnement musical à la hauteur de l’intensité de la mise en scène.
Opéra Royal de Wallonie-Liège
Du 27 février au 7 mars 2026
« LA DAME DE PIQUE »
de Piotr Ilitch TCHAÏKOVSKI
d’après Alexandre POUCHKINE
Mise en scène: Marie LAMBERT-LE BIHAN
« LIZA » Olga MASLOVA
« HERMAN » Arsen SOGHOMONYAN
« LA COMTESSE » Olesya PETROVA
« PAULINE » Judit KUTASI
« LE COMTE TOMSKI » Alexey BOGDANCHIKOV
« LE PRINCE YELETSKI » Nikolai ZEMLIANSKIKH
ORCHESTRE, CHOEUR et MAITRISE DE L’OPERA ROYAL DE WALLONIE-LIEGE
DIRECTION: Giampaolo BISANTI
