Le Théâtre des Champs Elysées à Paris anime une saison lyrique 2025-2026 à deux volets: les opéras en version scénique et ceux qui sont donnés en version dite « de concert ». Ces productions ne sont pas moins intéressantes que les premières et peuvent être très attractives pour les mélomanes, nonobstant leur dépouillement apparent. La représentation de l’opéra de Vivaldi, »Farnace », donnée ce 8 octobre 2025 par l’ensemble « I Gemelli » sous la direction de son chef et ténor Emiliano Gonzales Toro, en est un exemple significatif.
Longtemps… trop longtemps, la musique purement instrumentale d’Antonio Vivaldi (1678-1741) a masqué le génie lyrique de ce compositeur, pourtant connu et admiré de son temps pour ses opéras.
L’opéra Farnace, l’un des quarante ouvrages qui lui sont attribués (et dont vingt et une partitions nous sont parvenues) et, dit-on, l’un de ses préférés, constitue sans doute l’un des sommets de son art lyrique.
La version choisie par le ténor Emiliano Gonzalez Toro est celle de 1731, dite « de Pavie », qui confie à un ténor le rôle de Farnace, et non, comme c’est le cas dans d’autres versions, à une soprano ou à un castrat (aujourd’hui un contreténor) — version qui a le mérite d’ajouter une plus grande crédibilité dramatique.

Le livret est dû à un certain Antonio Maria Lucchini (Vénitien, comme Vivaldi, ca. 1690-1740) et met en scène des jeux de pouvoir et d’amour, autant de prétextes à virtuosités et flamboyances musicales durant près de trois heures, sans temps morts.
Si l’action, en trois actes, complexe à l’envi, se prête difficilement à un résumé, on se bornera à préciser que Farnace, le rôle-titre, est roi du Pont, fils et successeur de Mitridate, opposant légendaire de l’Empire romain, vaincu par lui et chassé de son royaume. Le conflit qui réside entre les différents protagonistes est politique : qui est pour ou contre Rome ? En atteste d’ailleurs la présence de Pompeo qui, avec Farnace, roi déchu, concentre haines et intrigues.
Mais ces conflits relèvent tout autant du domaine amoureux : s’entremêlent séductions, désirs contrariés des uns et des unes, jalousies mortifères dans un univers qui s’apparente à un nœud de vipères ou à un marigot, c’est selon ! Par bonheur, et de manière tout à fait inattendue tant l’intrigue et le crime rôdent à tout moment, l’ouvrage se conclut par un pardon général et des réconciliations en tous genres.

Loin des stéréotypes auxquels on associe à tort souvent la musique du Prêtre roux, le dramma per musica qu’est Farnaceoffre une musique multiple : radieuse quand elle affirme la joie, l’honneur ou le triomphe de l’un des personnages, désespérée et tragique quand Farnace, bouleversant Emiliano Gonzalez Toro, submergé de douleur à la pensée de la mort de son fils, chante « Je sens couler dans mes veines le sang glacé » ; la musique se fait délicieusement poétique quand Gilade (seul contreténor dans cette production) roucoule tel le « rossignol amoureux », admirablement interprété par la révélation de la soirée Key’mon W. Murrah, magnifique de musicalité.
La musique est soudainement d’un comique irrésistible quand ce même Gilade se trouve aux prises avec son concurrent, un autre soupirant de Selinda, Aquilio, officier de Pompeo, incarné par l’excellent ténor Alvaro Zambrano. Tous deux se montrent très pressants à l’égard de Selinda, leur idole, interprétée avec humour par la mezzo-soprano Séraphine Cotrez qui éconduit les deux soupirants (« Lascia di sospirar »).

La musique se fait encore infinie tendresse dans la supplique Forso, o caro, in questi accenti, l’aria mythique de Tamiri : « Cher époux, ce sont peut-être les accents d’un dieu ou d’un astre », interprétée par la mezzo-soprano Deniz Lizun qui compose une Tamiri, femme de Farnace. Voix ample, parfois déchirante, timbre charnu, en dépit de quelques aigus un peu forcés, surtout au premier acte.

Les protagonistes de ce drame, qui s’achève en harmonie heureuse, circulent entre les instrumentistes grâce à la mise en espace efficace de Mathilde Etienne.
Le directeur musical de l’ensemble I Gemelli, Emiliano Gonzalez, également merveilleux chanteur (extraordinaire Farnace), ne perd pas une miette du spectacle qu’il dirige, à l’occasion, d’un geste discret.
L’ensemble instrumental, superbe d’entrain et d’homogénéité, est guidé par le premier violon Stéphanie Paulet. Il est réparti en trois blocs : à gauche les violons, au centre les altos et les instruments à vent, à droite le continuo (clavecin, théorbe, harpe, violoncelles et contrebasse), dont la première mission est d’accompagner les récitatifs, ces « parler-chanter » qui commentent l’action et qui rejoignent, aussi souvent que nécessaire, les autres musiciens pour les airs et les sinfonia.
Ce spectacle, qui est en tournée, sera, après Madrid et Paris, donné à Genève le dimanche 12 octobre 2025 au Bâtiment des Forces Motrices.
Théâtre des Champs Elysées Le 8 octobre 2025
« FARNACE » Dramma per musica en 3 Actes d’Antonio VIVALDI
Livret d’Antonio Maria Lucchini
Emiliano Gonzalez Toro : Farnace
Key’mon W. Murrah : Gilide
Deniz Uzun : Tamiri
Adèle Chaevet : Berenice
Juan Sancho : Pompeo
Séraphine Cotrez : Selinda
Alvaro Zambrano : Aquillo
Mise en espace : Mathilde Etienne
Ensemble : I Gemelli
Direction : Emiliano Gonzalez Toro
Les photos figurant dans l’article (à l’exception de la photo -titre) ont été prises dans le cadre de la représentation de ce spectacle en tournée au Teatro Real en septembre 2025.
