L'Avare mise en scène Théophile Gasselin © Philippe Delval

L’Avare, intermède comique jubilatoire à Caen

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Le théâtre de Caen présente la recréation de l’intermède L’Avare de Gasparini, adaptation de la célèbre pièce homonyme de Molière. Intégrés sur le plateau dans la mise en scène de Théophile Gasselin, qui fait ses premiers pas dans le répertoire lyrique, Vincent Dumestre et ses musiciens du Poème Harmonique accompagnent de manière savoureuse l’incarnation magistrale de Victor Sicard dans le rôle-titre.

Vincent Dumestre est un défenseur de longue date de la pluralité des musiques baroques. Après avoir ressuscité L’Uomo Femina la saison dernière, il fait redécouvrir un autre opus de Galuppi, contemporain de Vivaldi, et prolifique d’une soixantaine d’ouvrages pour la scène qui s’est illustré en particulier dans le registre buffa. L’Avare appartient au genre des intermezzi que l’on donnait entre les actes des opera seria.

L’Avare mise en scène Théophile Gasselin © Philippe Delval

Avec l’aide de Salvi, le librettiste, le compositeur ramasse les cinq actes et la quinzaine de personnages de la comédie de Molière en trois parties et quatre rôles, sans perdre la veine satirique de l’original, dont il traduit parfois littéralement certaines répliques parmi les plus célèbres, tel le vol de la cassette. Dans la lignée des ouvertures féministes qui se développent pendant ce début de Siècle des Lumières, le deus ex machina de cette adaptation est une femme, Fiammetta, qui invente un jumeau, Fichetto, pour se travestir en serviteur et tromper l’avarice maladive de son voisin Pancrazio. Et c’est une autre figure du sexe faible qui détient la sagesse morale de l’histoire, la nourrice Scarabea, mêlant l’héritage de la commedia dell’arte avec celui de Monteverdi et de la tradition vénitienne.

Dessiné par Louise Caron, le décor joue avec les effets de théâtre et d’illusions. Après s’être entrouvert pour laisser passer les protagonistes, le rideau en toile bleutée laisse apparaître les musiciens côté cour, intégrés au dispositif scénographique, dans un effet de tréteaux et d’échos populaires également assumé par les chansons napolitaines – de l’époque de la pièce – en interludes. Sous les lumières tamisées de Christophe Naillet qui rappellent parfois l’intimité de la bougie, les costumes conçus par Alain Blanchot évitent la muséification en bigarrant les temporalités, dans un esprit de farce qui souligne les travers des caractères et des situations : la rétention monétaire ne craint pas la guenille. Immédiatement lisible et plutôt sage en apparence, le spectacle de Théophile Gasselin cristallise efficacement l’essentiel de la verve de l’ouvrage de Gasparini – et du verbe moliéresque transposé en italien.

L’Avare mise en scène Théophile Gasselin © Philippe Delval

Cette dynamique comique s’appuie sur des incarnations pleinement investies, et en premier lieu, celle de Victor Sicard. Dans le rôle-titre qui exige une présence continuelle sur scène, le baryton français sait capter tous les ressorts tragi-comique du vieil avaricieux de Pancrazio avec un chant où les moyens lyriques se confondent avec ceux du théâtre. En Fiammetta, Eva Zaïcik n’en démontre pas moins de virtuosité expressive, qu’elle déploie non sans une certaine gourmandise où le savoureux et le cabotin s’émulent mutuellement, pour le plus grand plaisir du spectateur. L’éclat vif de la ligne mélodique donne encore plus de mordant au jeu d’une mezzo douée d’un authentique instinct scénique. Quant à Scarabea, la nourrice émérite dans les mains et les mots de laquelle réside la sagesse morale de cette histoire, Serge Goubiaud en fait ressortir, avec une évidence irrésistible aux côtés du Valletto mimé par Stefano Amori, l’ambivalence comique trempée d’une tendresse que les fières Arnalta de Monteverdi n’ont pas.

L’Avare mise en scène Théophile Gasselin © Philippe Delval

Emmenés par Vincent Dumestre au théorbe au milieu de ses musiciens, les pupitres du Poème Harmonique magnifient les clins d’oeil pastiches dont est jalonnée cette partition peut-être secondaire dans l’histoire de la musique, mais non par le plaisir qu’elle donne – et la parodie du « Agitata da due venti » de Vivaldi par Fiammetta compte parmi les grands moments de complicité qui se tissent entre la scène et le public. Créé à Caen dans le cadre d’un point d’orgue autour du Poème Harmonique, avec la reprise de leur iconique Carnaval Baroque, cet Avare va entamer une tournée bienvenue pour faire partager, en à peine plus d’une heure quinze, un joyau de la farce buffa, plutôt féministe qui plus est.

Gilles Charlassier