En collaboration avec le Palazzetto Bru Zane – Centre de musique romantique française, le Théâtre des Champs-Élysées a inauguré sa saison 2025-2026 consacrée aux opéras mis en scène avec La Damnation de Faust d’Hector Berlioz, donnée lors de quatre représentations : les 3, 6, 12 et 15 novembre 2025.
Hector Berlioz s’est fait « poète et musicien », comme il l’affirme lui-même dans sa correspondance, pour réaliser son rêve de donner vie à sa vision du Faust, celui de Goethe, bien sûr. La postérité a salué ce chef-d’œuvre qui, pourtant, connut à Paris en décembre 1846 un échec cinglant et ruineux pour son créateur.
Un ouvrage lyrique est, par nature, sujet à interprétation. Il l’est d’autant plus lorsque, comme La Damnation de Faust, il se présente sous une forme originale et inédite : celle d’une « légende dramatique » que Berlioz structure en quatre parties. Ce n’est donc pas, à proprement parler, un opéra.
C’est en tout cas une vision géniale du drame faustien, mêlant poésie et musique, où se débattent quatre personnages : Faust, Méphistophélès, Marguerite et Brander. Sans oublier un cinquième protagoniste, omniprésent tout au long de l’œuvre : le Chœur.

a lecture de l’œuvre proposée par la metteuse en scène Sylvia Costa a le mérite de la cohérence et, peut-être plus encore, de ne pas faire obstacle à la musique, comme cela peut être le cas avec certaines mises en scène.
Le personnage de Faust qui se présente à nous est une sorte de raté, un artiste impuissant : ne s’acharne-t-il pas, au début de l’ouvrage, sur de grandes feuilles qu’il finit par déchirer ?
Il oscille entre la rumination du passé — celui de l’enfance en particulier — et le vide. On le sent incertain et, surtout, déjà perdu, vaincu.

De fait, rien ne pourra ramener notre héros à la vie, car tout est vaine illusion. Pas même l’amour de Marguerite, personnage ambigu s’il en est, étonnamment mortifère dans cette mise en scène. In fine, elle sauvera sa vie et son âme, tandis que Faust s’anéantira dans les flammes de l’enfer.
La mort est comme le témoin muet de ce drame, présente à chaque instant : la tête de mort placée en bord de scène contemple le public. Cette même tête de mort sur laquelle reposera, quelques instants, la main de Marguerite, complaisante ou contrainte, on ne sait.
Le drame de Faust est d’abord un drame intérieur : ce que nous voyons n’est peut-être que la représentation de sa chute et de son cauchemar.
La scénographie et les costumes (Sylvia Costa), ainsi que les lumières (Marco Giusti), sont à l’unisson dans une volonté de dépouillement : teintes neutres ou noires, sauf lorsque Méphistophélès intervient vraiment et que le rouge inonde le théâtre.

Le ténor Benjamin Bernheim était très attendu dans Faust. Il s’agissait pour lui d’une prise de rôle, et c’est une réussite : il rayonne dès la première scène, son timbre est lumineux et il incarne avec naturel ce personnage complexe et dévasté, avec une diction parfaite.
La basse Christian Van Horn, en Méphistophélès, dispose d’une puissance vocale dont il n’abuse pas, et aussi d’un grand ambitus. On aura apprécié sa présence scénique, faite tout à la fois de retenue et d’hypocrisie de circonstance, justement diabolique. En revanche, il est regrettable que son manque de maîtrise du français le rende souvent difficile à comprendre.
Victoria Karkacheva, mezzo-soprano, s’est glissée sans faiblir dans le personnage de Marguerite. La mise en scène la veut erratique, parfois comme absente du drame qui l’entoure. Toutefois, sa voix chaude et son beau phrasé offrent un contrepoint bienvenu au chaos ambiant.

Thomas Dolié est un Brander convaincant, personnage qui intervient très discrètement dans la deuxième partie de La Damnation, et qui, à l’invitation des « buveurs », entonne l’aria « Certain rat dans une cuisine… ». Il en offre une interprétation soignée, pleine de relief.
Le Chœur de Radio France fait merveille, en dépit de quelques contraintes liées aux déplacements scéniques qui ont pu entraîner quelques confusions. Il est glaçant dans son rôle de tribunal à la fin de l’ouvrage.

L’Orchestre Les Siècles, dont il convient de rappeler qu’il joue ce programme sur des instruments français du début du XIXᵉ siècle, est ici dans son jardin et épouse avec précision la direction claire et tonique de Jacob Lehmann, qui peut cependant parfois manquer de profondeur. On aurait sans doute apprécié que l’orchestre soit davantage présent, en particulier dans la quatrième partie, au cours de laquelle la mise en scène l’installe en position surélevée au fond de la scène, lui aussi en mode tribunal.
L’ovation réservée aux solistes et à l’orchestre est venue atténuer, au moins en partie, les cris hostiles adressés à la metteuse en scène.
Théâtre des Champs-Élysées — 3 novembre 2025
La Damnation de Faust
Légende dramatique en quatre parties d’Hector Berlioz
Livret d’Almire Gandonnière et d’Hector Berlioz
Faust — Benjamin Bernheim
Marguerite — Victoria Karkacheva
Méphistophélès — Christian Van Horn
Brander — Thomas Dolié
Mise en scène — Silvia Costa
Direction musicale — Jakob Lehmann
Chœur de Radio France — Direction Lionel Sow
Maîtrise de Radio France — Direction Sofi Jeannin
