Mille et une notes de la guitare – Raphaël Feuillâtre au Conservatoire Darius Milhaud
Dans l’acoustique favorable à la guitare du Conservatoire Darius Milhaud, légèrement amplifiée — condition presque nécessaire pour un instrument aussi intimiste que la guitare — Raphaël Feuillâtre offre un récital conçu comme un véritable voyage sonore. De J.S. Bach à Astor Piazzolla, en passant par Heitor Villa-Lobos, le programme traverse les époques et les continents, révélant la guitare comme un instrument cosmopolite, capable d’absorber et de réinventer des langages multiples.
D’emblée, ce qui frappe, c’est la relation fusionnelle du musicien à son instrument. Le geste est habité, presque organique : chaque phrasé est né d’une respiration intérieure, chaque rubato s’inscrit dans une temporalité libre mais maîtrisée. Les œuvres baroques, souvent issues de transcriptions — notamment celles de Antonio Vivaldi revisitées par Bach — deviennent sous ses doigts un terrain d’exploration sonore où la polyphonie se redessine avec clarté et souplesse.

Mais c’est dans les pages sud-américaines que cette approche trouve son plein épanouissement. Entre la mélancolie architecturée d’Agustín Barrios Mangoré et les pulsations plus urbaines de Piazzolla, Feuillâtre explore toute la palette de son instrument : attaques percussives, timbres voilés, résonances suspendues. La virtuosité n’est jamais une fin en soi ; elle s’intègre dans un discours d’une grande élégance, où la richesse du spectre sonore prime sur l’effet.
Nadine Sierra, une soirée autobiographique au Grand Théâtre de Provence
Changement d’échelle au Grand Théâtre de Provence, où Nadine Sierra propose une autobiographie musicale au programme. Accompagnée par le pianiste Bryan Wagorn, son partenaire de longue date, la soprano tisse un parcours qui reflète ses origines multiples — portugaises, portoricaines, napolitaines — et son parcours artistique.
La première partie, éclectique, oscille entre chansons et répertoire populaire, sans immédiatement susciter l’adhésion pleine du public français, peut-être plus réservé face à cette hybridation des genres. Mais la seconde partie opère un basculement net : avec les grands airs de Giacomo Puccini et Vincenzo Bellini, la soprano déploie toute l’ampleur de son art.
La voix, en pleine possession de ses moyens, séduit par sa projection aisée, son élocution fluide et une spontanéité qui confine parfois à l’audace. Sierra impressionne également par son endurance : l’énergie ne faiblit pas, même au fil d’un programme dense prolongé par de nombreux rappels. Le récital prend alors des allures de véritable fête scénique, renforcée par le changement de tenue à l’entracte et les variations d’éclairage.

La complicité avec Bryan Wagorn constitue un élément important de la soirée. Plus qu’un simple accompagnateur, le pianiste participe pleinement à la construction du discours musical, et la soprano ne manque jamais de le mettre en valeur lors des saluts. Cette relation d’égalité nourrit une dynamique vivante, presque théâtrale, où le récital devient un espace de partage.
Au-delà de la performance vocale, la capacité de Sierra transforme un programme hétérogène en récit cohérent qui marque durablement. Entre opéra, comédie musicale et chansons populaires, elle brouille les frontières sans jamais perdre le fil : celui d’une artiste qui assume pleinement la dimension narrative et spectaculaire de son art.
Le public, conquis par la prestation de la soprano américaine, exprime sa joie et son émotion par des standing ovations, phénomène relativement rare en France. Nadine Sierra y répond par un généreux programme de bis : « Je veux vivre » (Roméo et Juliette) de Gounod, Bésame mucho de Velázquez, Cielito lindo de Mendoza y Cortés, « Sono andati » (La Bohème), « Mi chiamano Mimì » et « Quando me’n vo’ soletta » de Puccini, ainsi que « O mio babbino caro » (Gianni Schicchi).
Mardi 7 avril, 20H30, Grand Théâtre de Provence
Nadine Sierra, soprano
Bryan Wagorn, piano
Leonard Bernstein (1918-1990) – West Side Story – Maria
Stephen Foster (1826-1864) – Beautiful Dreamer
Lerner and Loewe – My Fair Lady – I Could Have Danced All Night
Manuel Ponce (1882-1948) – Estrellita
Gerónimo Giménez (1854-1923) – El Barbero de Sevilla – Me llaman la primorosa
Joaquín Turina (1882-1949) – Homenaje a lope de Vega
Eduardo di Capua et Alfredo Mazzucchi – O sole mio
Heitor Villa-Lobos (1887-1959) – Melodia Sentimental
Ernani Braga (1888-1948) – Engenho novo
Giacomo Puccini (1858-1924) – Tosca – Vissi d’arte
Vincenzo Bellini (1801-1835) – Norma – Casta Diva / La sonnambula
