Le 6 avril, le Festival de Pâques d’Aix-en-Provence proposait une soirée en diptyque, traversée par une même idée : celle du passage, du relais et de la continuité. Du cadre intimiste du Théâtre du Jeu de Paume à l’ampleur du Grand Théâtre de Provence, deux concerts faisaient dialoguer les générations, des jeunes artistes en devenir aux figures majeures de la scène internationale. Une soirée où la musique de chambre, par essence collective, révélait autant des filiations artistiques que des personnalités affirmées.
Une transmission en partage au Théâtre du Jeu de Paume
Dans l’écrin feutré du Théâtre du Jeu de Paume, l’atmosphère se prête d’emblée à une écoute rapprochée, presque confidentielle. Au centre de ce concert Génération @ Aix, la pianiste Yulianna Avdeeva assume pleinement son rôle de mentor : présence structurante sans jamais dominer, elle accompagne et valorise trois jeunes musiciens appelés à s’affirmer.
L’Introduction et Polonaise brillante op. 3 de Frédéric Chopin ouvre la soirée avec une énergie communicative. La complicité entre Avdeeva et le violoncelliste Krzysztof Michalski met en valeur l’esprit de dialogue brillant de l’œuvre, où piano et violoncelle se répondent avec verve dans une polonaise pleine d’élan : une virtuosité partagée, vivante, où le rythme de la polonaise pulse avec élégance et panache.
Dans les Trois romances op. 22 de Clara Schumann, le violon d’Iris Scialom déploie une sonorité chaleureuse, presque vocale. L’écriture, proche du lied, invite à une expression intériorisée, que l’interprète investit avec naturel. Le climat se prolonge avec les Märchenbilder op. 113 de Robert Schumann, interprétés par Héloïse Houzé à l’alto, dont la succession de pièces aux caractères contrastés compose un paysage tantôt rêveur, tantôt plus sombre, fidèle à l’imaginaire tardif du compositeur.

Le sommet du programme est atteint avec le Quatuor avec piano n°3 op. 60 de Johannes Brahms. Ici, les équilibres changent : la hiérarchie s’efface au profit d’un véritable quatuor d’égaux. L’écriture dense et homogène de Brahms, notamment pour les cordes, permet à chacun de déployer pleinement sa palette expressive. Une synergie nouvelle se crée, plus tendue, plus habitée, qui porte l’œuvre vers son intensité dramatique. On perçoit alors combien ce travail collectif, mené en peu de temps mais avec une exigence concentrée — « axé sur le jeu plus que sur les explications », selon les musiciens — a su faire émerger une véritable cohésion artistique.
Une rencontre au sommet au Grand Théâtre de Provence
Changement d’échelle au Grand Théâtre de Provence : la salle, vaste pour un programme de musique de chambre, vibre d’une attente palpable. L’entrée en scène de Gidon Kremer, figure légendaire du violon, aux côtés de Mikhaïl Pletnev, instaure immédiatement un autre type de tension, nourri par l’expérience et la mémoire musicale. Les deux grands maîtres sont accompagnés de Maxim Rysanov à l’alto et de Luka Coetzee au violoncelle.
Le Quatuor avec piano n°1 KV 478 de Wolfgang Amadeus Mozart ouvre la soirée dans une veine étonnamment intimiste. Depuis son piano Shigeru Kawai, Pletnev impose d’emblée une direction musicale très marquée : phrasé, tempi, rubato, tout semble émaner de lui. Compositeur, chef et pianiste, il aborde chaque œuvre avec une vision globale qui structure le discours.

Cette approche se prolonge dans le Grand Duo D. 574 de Franz Schubert, où le dialogue avec Kremer se construit dans une relative retenue sonore. À l’aube de ses 80 ans, le violoniste ne cherche plus la projection ni l’éclat d’autrefois : son jeu, plus léger, presque fragile, privilégie la ligne et l’économie de moyens. Une forme de dépouillement qui, loin de diminuer l’intensité, lui confère une dimension introspective.
La Sonate pour violon et piano de César Franck prolonge cette tension entre lyrisme et intériorité. Les volutes mélodiques, chargées d’une mélancolie diffuse, trouvent en Pletnev un partenaire capable de modeler l’harmonie avec une grande liberté, parfois aux frontières de l’improvisation.
Le bis vient sceller cette impression : dans une relecture libre de Liebesleid de Fritz Kreisler, Pletnev amorce au piano une évocation inattendue du célèbre « accord de Tristan », comme une porte ouverte vers un autre univers sonore, avant de laisser Kremer dérouler la ligne mélodique. L’accompagnement, entièrement réinventé, devient un espace d’improvisation où le pianiste semble prolonger le concert au-delà de ses propres contours.
Marine Park, le 6 avril à Aix-en-Provence
