Et si la clarinette était la véritable héritière de la voix lyrique ? Avec Opéra sans diva – Acte II, le Quatuor Anches Hantées transforme l’opéra en théâtre de chambre, rend hommage à Maria Callas et fait chanter, autrement, l’émotion à l’état pur.
Voilà en substance ce qui se serait dit, fin mai 1965. Maria Callas quitte l’Opéra Garnier sans achever Norma, croise rue Gluck un tout jeune Luciano Pavarotti. Rencontre de deux monuments, l’un déjà mythique, l’autre encore en devenir. Sans vraiment se l’expliquer, elle lui confie alors un secret lourd : elle aurait toujours voulu exprimer sa sensibilité non par l’art lyrique, mais par la clarinette — son amour de toujours. Pavarotti baisse les yeux, acquiesce. Il n’est donc pas seul.
Anecdote fantasmée, peut-être. Fake news avant l’heure, sans doute. Mais elle interroge, et surtout, elle fait sens. Car la clarinette n’est pas une voix comme les autres. Elle domine le monde de l’expression, capable de chanter, soupirer, implorer, brûler. Maria Callas le savait. Diva absolue, elle fut aussi une diva en souffrance, rongée par ce que la voix ne pouvait parfois plus contenir.
Le Quatuor Anches Hantées refuse de laisser cette intuition en suspens. S’emparer du répertoire de l’opéra à la clarinette n’est ici ni un choix ni un concept : c’est une évidence, presque une nécessité. Opéra sans diva – Acte II poursuit cette aventure singulière avec audace et conviction. Quatre clarinettes, quatre tessitures, quatre prises de rôle. Comme à l’opéra, chacun endosse un personnage, une fonction dramatique, une couleur vocale. Et l’opéra s’invite en chambre.
De Strauss fils à Wagner, de Massenet à Puccini, de Lehár à Glinka, les styles se mêlent, les climats se succèdent : opérette viennoise, drame romantique français, vérisme italien, souffle wagnérien, ivresse slave. Les clarinettes se frottent, se soutiennent, se répondent, telles les voix d’un quatuor à cordes. Elles déploient des tableaux contrastés, des drames intimes, des élans passionnés, dans une osmose remarquable.
Rien n’est démonstratif. Tout est incarné. La prise de son, homogène et parfaitement équilibrée, sert cette unité organique : un seul souffle, démultiplié. Le Quatuor Anches Hantées, fort de vingt-cinq ans de travail patient et audacieux, atteint ici une maturité rare. Plus qu’un quatuor de clarinettes, il devient tour à tour ensemble vocal, formation chambriste, piano à quatre mains, orchestre miniature.
Cet Acte II est un hommage vibrant à Maria Callas — non à la diva, mais à l’artiste inquiète, à la musicienne absolue. À ce que l’opéra a de plus fragile, de plus humain.
