L’Opéra de Lille invite la production de L’Affaire Makropoulos présentée par l’Opéra des Flandres, dans le cadre d’un renforcement des échanges transfrontaliers. Mis en scène par Kornel Mundruczo et dirigé par Dennis Russell Davies, le spectacle, à la fois lisible et contemporain, met en valeur l’incarnation incandescente d’Ausrine Stundyte dans le rôle-titre.

Inspirée par une pièce de Capek, l’histoire de L’Affaire Makropoulos de Janacek est sans doute l’une des plus fascinantes du répertoire lyrique. A l’occasion d’un conflit successoral opposant Albert Gregor et Jaroslav Prus, la diva Emilia Marty dévoile peu à peu ses identités successives, toutes sous les mêmes initiales, qui ont traversé plus de trois siècles, avant de montrer sa lassitude face à cette promesse de jeunesse éternelle héritée d’une potion que son père avait préparée pour l’empereur – lequel, méfiant, avait demandé que l’alchimiste la teste d’abord sur sa propre fille. Inspiré par la vitalité quasi cinématographique de la partition, qui avait déjà nourri le spectacle de Krzysztof Warlikowski à l’Opéra Bastille, la mise en scène de Kornel Mundruczo s’ouvre sur un tableau qui, à l’image de l’intrigue, mêle polar et science-fiction. La scénographie de Monika Pormale fait entrer des protagonistes coiffés de casques de motards à la Daft Punk dans un décor de tribunal, tandis que le trajet vers la demeure des héritiers Prus prend l’allure d’un travelling qui rappelle Shining de Kubrick. Sous les lumières tamisées par Felice Ross, le crépuscule de l’héroïne se révèle aussi saisissant que lisible, à la mesure d’une production efficace qui rend accessible même au non-spécialiste, l’essentiel de ce que l’on pourrait voir comme une variante féminine de certains aspects de la parabole faustienne.

Remplaçant Véronique Gens, Ausrine Stundyte affirme une aura évidente dans le rôle-titre. Entre suspens psychologique et stratégie analogue à une enquête judiciaire, la soprano lituanienne livre toute la complexité et l’épaisseur dramatique du personnage, en privilégiant la puissance expressive, au diapason de l’écriture vocale de Janacek qui épouse les inflexions de la langue parlée.

Autour de cette figure magnétique, Denys Pivnitskyi résume la fébrilité d’Albert Gregor face au Jaroslav Prus de Robin Adams, dans l’étude de maître Kolenaty, campé par Jan Hnyk et secondé par son clerc Vitek, qui revient à Paul Kaufmann. Marie-Andrée Bouchard-Lesieur donne corps aux ambitions de la jeune Krista, qui voit un modèle en Emilia Marty – sans que la mise en scène ne souligne trop la rivalité latente de la jeune femme vis-à-vis de son idole –, tandis que Florian Panzieri fait palpiter les sentiments de Janek. Jean-Paul Fouchécourt se glisse avec délice dans l’un des ultimes emplois de sa carrière scénique, le vieux comte Hauk-Schendorf. Mentionnons les interventions de Mathilde Legrand en femme de ménage et camériste, celles de Jocelyn Riche en machiniste, et les appoints du Choeur de l’Opéra des Flandres. A la tête de l’Orchestre national de Lille, Dennis Russell Davies, laisse s’épanouir la robustesse de la partition de Janacek, que d’aucuns voudraient entendre de manière encore plus idiomatique. Reste que cette production de L’Affaire Makropoulos constitue une opportunité de choix pour applaudir une œuvre majeure et fascinante, trop rare sur les scènes françaises.
Gilles Charlassier
