Alexandre Kantorow © Sasha Gusov

Triple virtuosité à l’Orchestre philharmonique de Strasbourg

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Aziz Shokhakimov dirige l’Orchestre philharmonique de Strasbourg dans un programme qui met en valeur trois virtuoses de la nouvelle génération : Aurélien Pascal dans les Variations sur un thème rococo de Tchaïkovski, Liya Petrova dans le Concerto pour violon du même maître russe et Alexandre Kantorow dans le Troisième Concerto de Prokofiev.

Aziz Shokhaikimov © Gregory Massat

Le début de saison à l’Orchestre philharmonique de Strasbourg célèbre la nouvelle génération de virtuose, sous la baguette de son directeur musical, Aziz Shokhakimov, jeune chef né en Ouzbékistan en 1988 et à qui le Syndicat de la critique a décerné le Prix de la personnalité musicale de l’année en 2023. Issu d’une famille de musiciens, Aurélien Pascal est l’une des figures de la relève du violoncelle français. Dans les Variations sur un thème rococo de Tchaïkovski, le soliste nourrit un dialogue attentif avec les pupitres de l’orchestre, où la généreuse ligne mélodique évolue au diapason des éclairages instrumentaux successifs. Le jeu à la fois alerte et concentré sait faire vivre avec sensibilité la délicatesse intime de certaines variations, tout en évitant la pente exhibitionniste virtuose et sentimentale à laquelle la partition peut parfois entraîner. La célèbre page de Tchaïkovski résonne avec une souplesse magnifiée par une pointe de réserve.

Liya Petrova © Simon Fowler

 

L’autre chef-d’oeuvre du maître russe au programme de la soirée, le Concerto pour violon en ré majeur op. 35, est servi par la maîtrise remarquable de Liya Petrova. Dès l’Allegro moderato s’entend la puissance d’un archet qui déploie un phrasé ample et stable, au vibrato contenu. Les épanchements expressifs sont contenus dans une sonorité riche, sans surcharge, portée par une vitalité évidente. Le jeu se fait tout en frémissante élégance, chatoyante d’émotion pudique dans la Canzonetta notée Andante, avec une fluidité chantante et filée, avant le retour à une irrésistible vigueur dans le finale, qui, contrairement à certaines légendes, à l’exemple de Zino Francescatti, qui privilégient une virtuosité frémissante presque mousseuse, soulignent la plénitude instrumentale. Les deux bis, une variation sur un thème pop et un incontournable tiré de la Partita n°2 de Bach, confirment l’étendue des moyens et de la palette de Bulgare.

Alexandre Kantorow © Sasha Gusov

Après l’entracte, l’Ouverture n°2 en mi bémol majeur de Louise Farrenc contribue à la poursuite de la redécouverte d’une des grandes compositrices de l’âge romantique, dont la Troisième Symphonie est sans doute la pièce la plus connue. Plus dramatique que la première ouverture écrite la même année, 1834, la seconde constitue l’un des premiers essais de la musicienne française dans le répertoire pour grand orchestre. Dans ce témoignage de l’assimilation de l’héritage beethovénien et de l’influence de l’opéra italien, Rossini et Donizetti en tête, alors en vogue à Paris, Aziz Shokhakimov et les pupitres strasbourgeois ne ménagent pas une fougue communicative dont le Concerto pour piano n°3 en do majeur op. 26 de Prokofiev porte l’empreinte sous les doigts d’Alexandre Kantorow.

Celui qui est considéré, à juste titre, comme l’un des plus grandes étoiles montantes du piano d’aujourd’hui ne se contente pas de magnétiser son public. Son approche d’une partition qu’il présente pourtant pour la première fois en concert témoigne non seulement d’un authentique approfondissement de la matière musicale, mais, avec une maturité indéniable, devient également lisible pour l’auditoire, qui se trouve invité à une immersion dans la forme organique même de l’oeuvre. La manière dont l’ostinato mélodique émerge des arpèges structure la dynamique du premier mouvement, Allegro, précédé d’une introduction Andante. La robustesse de la réponse orchestrale, avec des cordes parfois massives, accompagne le cisèlement des transformations du thème de l’Andante con variazioni au clavier, avant un Allegro ma non troppo emporté dans un irrésistible élan de modulations et d’intelligence musicale. La transcription du finale de l’Oiseau de feu de Stravinski prolongent, par l’ivresse des rythmes et des couleurs, l’immense science pianistique d’Alexandre Kantorow. Un dernier bis, réunissant les trois solistes du concert dans l’Andante du Premier Trio de Mendelssohn, referme le feu d’artifice et de talents proposé par l’Orchestre philharmonique de Strasbourg pour son début de saison.

Gilles Charlassier