L’Opéra Orchestre national Montpellier Occitanie ouvre un cycle consacré aux artistes et aux compositeurs qui ont connu l’exil avec un programme autour du Berliner Requiem de Weill et de Rosa Luxembourg. Ce voyage musical et poétique, entre le poids des guerres et l’aspiration à l’espérance, est dirigé par George Jackson, dans une mise en espace de Mathilda du Tilleuil McNicol.

Il est des spectacles dont l’expérience esthétique trouve son achèvement dans l’approfondissement ultérieur qu’ils suscitent. Le premier jalon du cycle que Valérie Chevalier et l’Opéra Orchestre national Montpellier Occitanie consacrent aux artistes et compositeurs ayant connu l’exil, appartient à ces expériences hybrides, que l’institution languedocienne ne cesse de développer ces dernières années, et qui fait résonner, au-delà du tomber de rideau, les interrogations dans l’imaginaire du public. Le projet, élaboré collectivement, de l’aveu même de la metteuse en scène, Mathilda du Tillieul McNicol, superpose des images de guerres contemporaines avec plusieurs des Lettres de prison de Rosa Luxembourg, théoricienne et militante marxiste assassinée lors de l’écrasement de la révolte spartakiste à Berlin en 1919.

C’est d’ailleurs avec un happening de protestation, pancarte à l’appui, qui réactualise la révolte pamphlétaire de cette figure majeure du communisme du début du XXème siècle moins connue en France qu’en Allemagne, que s’ouvre la soirée. « Evacuée » par des ouvreurs de salle, Lise-Delhia Chemsseddoha condense la puissance contestataire de la femme politique, avec une fébrilité où l’urgence de l’émotion recouvre une écriture dont on ne peut apprécier véritablement les qualités littéraires que dans les vignettes textuelles suivantes, jalonnant la mise en espace et enregistrées avec un débit narratif habité mais affranchi des élans emportés.

Sous la direction de George Jackson, l’ouverture avec les brèves Symphonies d’instrument à vent de Stravinski donne le ton d’une crudité expressive que l’on retrouve dans les bigarures de Berliner Requiem que Weill a composé, pour la radio lors du dixième anniversaire de la fin de la Première Guerre Mondiale, qui correspond également à celui de la révolution allemande de 1918-1919 pendant laquelle Rosa Luxembourg a été tuée. Le troisième des six poèmes de Brecht pour cette cantate, Epitathe, lui rend un hommage qui a été censuré lors de la création en 1928 – c’est finalement Johanna Beck, moins controversée à l’époque, qui a été citée. Un soupçon d’austérité supplémentaire dans la partition met encore plus à vif l’abrasivité satirique de l’éclectisme de L’Opéra de quat’sous, où le choral voisine avec le jazz. Fabien Hyon restitue la force mordante des solos de ténor, en contrepoint des choeurs d’hommes aux allures de procession.

L’univers extatique de l’Ode à un rossignol de Silvestrov, sur un poème de Keats faisant écho à la sensibilité panthéiste que Rosa Luxembourg développe dans son jardin-refuge au cours de sa captivité, éloigne de la pure insurrection pour un parcours contemplatif dans le décor post-apocalyptique de Noemi Daboczi, sous les lumières de Mathieu Cabanes. Ce ne sont plus alors les vidéos du photographe et reporter de guerre Jelle Krings qui retient l’attention, mais l’ampleur du mezzo rond et chaud de Natalia Ruda, choriste ukrainienne à la carrure de soliste, dans une cantilène ondoyant sur un tamis orchestral décanté, d’une poésie aux confins du murmure. Le récit de Rubayat de Goubaïdoulina – des poèmes persans traduits en russe – renoue avec une dialectique plus directe et linéaire, portée par l’intensité de la déclamation chantée du baryton Julian Arsenault. L’épilogue, avec la page a cappella Friede auf Erden de Schönberg – pourtant écrite avant les déchaînements nationalistes de 14-18 – lève une lueur d’espoir avec un contrepoint très exigeant qui met en valeur les choeurs préparés par Noëlle Gény, derrière un grillage qui rappelle les barbelés toujours prêts à séparer les peuples. En faisant redécouvrir des raretés du répertoire, Exils se veut aussi une invitation à partager notre humanité par-delà les frontières.
Gilles Charlassier

