Marie-Eve Signeyrole fait ses débuts parisiens à l’Opéra Comique avec une relecture de Médée qui élucide le délire infanticide à l’aune des violences faites aux femmes. Portant un plateau honorable autour Joyce El-Khoury dans le rôle-titre, Insula Orchestra met en valeur la nervosité dramatique de la partition de Cherubini sous la direction de Laurence Equilbey.

Lorsque le spectacle sur une femme détenue, assise et isolée, que l’on devine être un avatar de Médée, on retrouve l’instinct de Marie-Eve Signeyrole à mettre à jour la vulnérabilité des êtres avec une forme de compassion, qui généralement se garde d’inutile complaisance. Cette retenue ne tiendra cependant pas très longtemps dans sa relecture de l’opéra que Cherubini a composé sur la plus célèbre infanticide de l’Antiquité. A trop vouloir élucider la destinée d’une femme, qui sombre dans la folie meurtrière après avoir été répudiée par l’homme pour lequel elle avait abandonné honneur et patrie, au travers de nos préoccupations sociologiques contemporaines, la metteuse en scène réduit l’incandescence tragique que le livret révèle sans ambages à une factidiversialité expliquée par les violences conjugales.

Dans cette relecture, qui se veut actuelle, on retrouve les fidèles de la metteure en scène : Fabien Teigné pour un décor noir oppressant, Philippe Berthomé aux lumières, et Yashi dessinant des costumes parfois chamarrés comme dans les traditions balkaniques ou proche-orientales, en synchronie avec l’inscription géographique du mythe. Mais l’intérêt hétérogène des vidéos, avec en particulier des images de cartoon d’une pertinence discutable, le trait appuyé sur la salauderie de Jason, et un jeu d’acteurs non moins surligné, portent l’empreinte d’une dramaturgie conventionnelle, à l’engagement consensuel. A l’évidence, le nouveau collaborateur de Marie-Eve Signeyrole n’a pas la créativité, parfois un peu profuse, d’un Simon Hatab – lequel l’a suivi pendant tout le début de la carrière d’une artiste qui s’était entre autres nourrie du travail de Warlikowski.

Dans ce spectacle passablement lénifiant, on peut trouver refuge dans la musique, même si l’incarnation du rôle-titre par Joyce El-Khoury ne fait pas montre d’une intensité vocale constante au fil de la soirée, ce que l’engagement théâtral compense souvent cependant. En Jason caricaturé en époux sombrant dans la brutalité et l’alcool, Julien Behr impose des accents robustes et incisifs qui font avantageusement passer les nuances du timbre après l’impact dramatique. Edwin Crossley-Mercer partage une même vigueur dans l’intonation du souverain Créon. Marie-Andrée Bouchard-Lesieur fait rayonner le lyrisme de Néris dans son air avec basson obligé, tandis que Lila Dufy fait entendre la sensibilité de Dircé, dont les deux suivantes reviennent à deux jeunes talents de l’Académie de l’Opéra Comique, Michèle Bréant et Fanny Soyer. L’excellence d’Accentus donne tout leur relief aux puissants choeurs jalonnant une partition dont Laurence Equilbey, à la tête d’Insula Orchestra, canalise la quintessence tragique avec une fougue sans sensiblerie qui magnifie la vérité de ce chef-d’oeuvre des premiers feux du Romantisme.
Gilles Charlassier
