Giselle mis en scène par Matali Crasset © Julien Benhamou

La quintessence de Giselle à Bordeaux

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A l’heure où Noël commande souvent la féerie dans les salles, l’Opéra national de Bordeaux met à l’affiche une nouvelle production d’un grands classiques du ballet, Giselle, qui inscrit les pas consacrés par la tradition dans une scénographie décantée de Matali Crasset où le design condense la quintessence du mythe romantique.

Giselle mis en scène par Matali Crasset © Julien Benhamou

Conçu à partir d’un argument de Gautier et Vernoy de Saint-Georges, inspiré par Heine, Giselle compte parmi les archétypes du ballet romantique, où le destin d’une femme et d’un amour sont confrontés à l’implacabilité du réel social et du fantastique. Si la danse de Perrot et Coralli a consacré quelques grandes figures du répertoire, en termes de pas et de caractères, elle est souvent attachée au pittoresque dans lequel elle est traditionnellement inscrite. En commandant une nouvelle scénographie à la designer Matali Crasset, l’Opéra national de Bordeaux fait le pari de révéler l’essence intemporelle du mythe sous un éclairage contemporain.

Giselle mis en scène par Matali Crasset © Julien Benhamou

Déclinant la forme du tutu dans des variations allant de la fleur et de la forêt à la cabane et au château, jusqu’au soleil à néons, le vocabulaire visuel de l’artiste française ne se contente pas de donner une cohérence qui enjambe le contraste entre les deux actes. En décantant la fable de sa pacotille féerique, elle libère – mieux encore que l’adaptation chorégraphique, ici réalisée par le directeur de la compagnie Eric Quilleré, entré à l’Opéra de Paris sous l’ère Noureev – la quintessence, avec une économie saisissante, de la tension entre des mondes incompatibles – la société et celle d’en bas, l’ici-bas et l’au-delà – et remet au premier plan la valeur expressive des gestes et des sentiments. La pantomime même gagne en simplicité, sinon en vérité, sous les tonalités parfois crues des lumières calibrées par Yannick Fouassier, qui jouent de manière non conventionnelle avec les symboles des couleurs – en particulier sous la couronne solaire à la fin du premier acte, ou sous les teintes lunaires plus tamisées du second. Voulant faire triompher la douceur du cœur, le dénouement est ici raccourci de manière un peu abrupte aux retrouvailles par-delà la séparation du rêve et de la mort d’Albrecht et Giselle sur la tombe de la sylphide.

Giselle mis en scène par Matali Crasset © Julien Benhamou

Pour la première, Marini Da Silva Vianna, qui est nommée soliste à l’issue de la représentation, affirme une Giselle frémissante d’émotion, jusqu’à y succomber à la folie, où les pas se confondent avec l’émotion. En prise de rôle pour le Prince Albrecht, Riku Ota se distingue par une vitalité athlétique où l’élégance peut hésiter entre la timidité et la placidité, mais séduit par une authentique fraîcheur complémentaire de celle de sa partenaire. A sa réserve noble s’oppose la vigueur de Neven Ritmanic qui compose un Hilarion maîtrisé techniquement et plus sensible que le paysan un peu frustre auquel le personnage est parfois réduit. Quatrième figure-clef de l’histoire, Myrtha apparaît dans toute son autorité de reine des Willis avec Ahyun Shin, avec une énergie non dénuéee d’une certaine raideur tout à fait à-propos. Le reste des incarnations de caractères, telles la mère inquiète de Pascaline Di Fazio, le Wilfried diligent de Guillaume Debut ou la Princesse Bathilde apprêtée avec justesse par Anaëlle Mariat, complètent ce condensé du ballet romantique rehaussé par l’enchanteresse musique d’Adam que met en valeur l’une des baguettes féminines de la nouvelle génération à suivre, Sora Elisabeth Lee, laquelle encourage les pupitres de l’Orchestre national Bordeaux Aquitaine à faire vivre les couleurs d’une des plus belles partitions du répertoire chorégraphique.

Gilles Charlassier