Les Saisons de Thierry Malandain © Olivier Houeix

Les horizons multiples du Festival de danse de Cannes

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L’édition 2023 du Festival de danse de Cannes, la première sous la direction de Didier Deschamps, s’ouvre avec une nouvelle pièce hypnotique de Sharon Eyal et une commande à Thierry Malandain sur les Quatre Saisons. La mise à l’honneur de la nouvelle génération, en partenariat avec les cinq plus grandes écoles supérieures de danse de France, par une parade d’ouverture et une après-midi de cinq pièces, révèle la diversité des formations d’excellence.

Into the Hairy de Sharon Eyal © Katerina Jebb

Créée à Montpellier Danse en juin 2023, la nouvelle pièce de Sharon Eyal et Gai Behar, Into the Hairy, plonge au cœur d’une animalité esthétisée dans une écriture, reconnaissable, d’une grande exigence physique sous la souplesse millimétrée d’un geste amorti comme un échauffement gymnastique. Sur les pulsations du minimalisme électro de Koreless, tendues dans un crescendo sans cesse contenu, les sept danseurs de la compagnie L-E-V, unis dans une sorte de magma évolutif, semblent domestiquer une violence primaire, avec des ébauches obsessionnelles de bras autour du torse dans un équilibre fragile sur demie-pointes. Entre pelage et feuillage, avec un collage noir qui donne aux jambes l’allure de pattes de Pan, le dieu-bouc, les costumes dessinés par la styliste Maria Grazia Chiuri, directrice de Christian Dior Couture, se font l’écrin, sous les lumières tamisées par Alon Cohen, de cet hypnotique illusion d’immobilité, irrésistiblement mouvante et protéiforme, au carrefour des espèces vivantes.

Les Saisons de Thierry Malandain © Olivier Houeix

Le lendemain, le Ballet Biarritz dévoile la nouvelle création de Thierry Malandain donnée en première mondiale à Cannes. Pièce pour les vingt-deux danseurs de la compagnie, Les Saisons est une commande proposée par le Château de Versailles à la suite de la redécouverte des Quatre Saisons de Guido, recueil de danses dans le genre concertant, contemporain du célèbre cycle de Vivaldi, qui a eu son heure de gloire sous la Régence – et enregistré par Andrés Gabetta. Le spectacle décline ainsi la chronologie de l’année en alternant les numéros d’ensemble en costumes monochromes – souvent noir, parfois blanc – sur les concertos du Prêtre roux et les intermèdes solistes en tenues néo-baroques accompagnant les extraits de ceux de Guido, sur fond d’un décor de feuilles calcinées dessiné par Jorge Gallardo, sous les lumières décantées de François Menou, comme une traduction de la dégradation de l’environnement. On retiendra la fluidité du mouvement et l’élégance visuelle qui témoignent d’un artisanat soigné, à défaut d’une dramaturgie assez contrainte par la juxtaposition des séquences – même si L’Hiver, avec les partitions des deux compositeurs qui se font plus explicitement écho dans les trémolos des frimas, se détache un peu mieux des conventions de la commande.

Les Saisons de Thierry Malandain © Olivier Houeix

L’accent mis sur la nouvelle génération s’affirme dans la performance des cinq écoles nationales supérieures de danse en ouverture de festival dans le Salon des Ambassadeurs du Palais des Festivals où le public est immergé dans une parade qui essaime dans le temps et l’espace. Les identités esthétiques des formations qui affleurent dans cet élan collectif se confirment lors des cinq pièces interprétées le samedi sur la scène de Mougins. Le reprise de Set et Reset de Trisha Brown par les élèves du CNSMD de Paris se distingue par la maîtrise des figures composées par les entrées et sorties que rythme un minimalisme répétitif presque à ses sources. La création Swing-Motor de Aina Alegre pour le CNSMD de Lyon prend progressivement forme jusqu’à un ensemble final architecturé. Celle, très énergique, de Lhacen Hamed Ben Bella, Territorio, pour le Pôle Supérieur de Paris Boulogne-Billancourt, se nourrit d’un engagement qui prend parfois le risque partisan – que certaines vigueurs musicales peuvent induire. Les extraits de la fresque Pororoca de Lia Rodrigues, traversée dans les marges des codes chorégraphiques académiques qui vaut pour ses instantanés picturaux et finit en remontant les gradins de la salle, met en valeur la vitalité du Cndc d’Angers. Quant à Amber de Lukas Timulak pour le Cannes Jeune Ballet Rosella Hightower, il réinvente le néo-classicisme avec une habile ponctuation par les lumières et la musique : une incontestable réussite à domicile, plus consensuelle peut-être, mais d’une authentique fraîcheur.

Gilles Charlassier