Le Théâtre « Athénée Louis Jouvet », à Paris, a mis à l’affiche un opéra méconnu, mais dont le sujet- le mythe d' »Orphée »- est bien familier à notre imaginaire collectif: il s’agit de l’opéra « Orfeo » d’Antonio Sartorio, dont les représentations se poursuivront jusqu’au 16 décembre 2023, et qui sera repris le 2 mars 2024 aux « Bords de Scènes » à Juvisy-sur-orge.
Attention, ne pas confondre: un « Orfeo » peut en cacher un autre…!
Non, Claudio Monteverdi n’est pas le seul à avoir composé sur le thème d’Orphée et d’Eurydice ; la preuve par l’un de ses compatriotes vénitiens, Antonio Sartorio (1630-1680), un des représentants majeurs de l’art lyrique de la Sérénissime, qui s’est associé en la circonstance au librettiste Aurelio Aureli (1630-1708).
« Orfeo » a été créé à Venise le 12 décembre 1672, soit plus de 60 ans après l' »Orfeo » (Favola in musica) de son illustre prédécesseur.
Ici, le couple « Orphée-Eurydice » n’est pas la plus pure incarnation d’un amour conjugal inaltérable que même la mort ne peut atteindre.
L' »Orphée »de Sartorio est un mari jaloux, possessif et quasi paranoïaque, qui va – suspectant une relation adultère de son épouse – jusqu’à donner l’ordre à « Orillo » (remarquable contre-ténor Guillaume Ribler) de tuer « Eurydice » ! Assassinat qu’il ne pourra exécuter, car le fatal serpent se sera, entre temps, chargé de la besogne.

Si tout n’est pas noir dans cet opéra aux multiples personnages, il n’en demeure pas moins, comme le dit joliment le metteur en scène Benjamin Lazar, que « l’amour circule comme une énergie noire ».
Dans cet ouvrage, où comme le dénonce l’un des personnages, persiste « le mortel poison de Cupidon », certaines figures y sont toutefois traitées avec humour.
Telle la vieille « Erinda », incarnée par un ténor (savoureux Clément Debieuvre) personnage incontournable de la comédie italienne, entremetteuse, volontiers corruptrice, au centre des nombreuses intrigues qui jalonnent l’opéra. Sa position n’est pas moins centrale dans ce drame que celle d' »Eurydice ».
Humour aussi, avec le duo « bouffe » « Achille »/ »Hercule » (merveilleux contre-ténor Fernando Escola et ténor Abel Zamora), duo armé de couteaux, mais inoffensif car terriblement fragile.
L’originalité de l’ouvrage réside aussi dans ces amoureux conquérants qui se croisent et ne nous épargnent rien ni de leur folie ni de leur impuissance à triompher dans leurs quêtes amoureuses.

« Aristeo », le frère d’Orphée, est interprété par une mezzo-soprano, l’excellente Éléonore Gagey. Il est amoureux de sa belle-sœur Eurydice…Le harcèlement amoureux qu’il ne ménage pas à son endroit ne va pas échapper à « Orphée », incarné par une autre mezzo-soprano, Lorrie Garcia. Ce qui va précipiter le récit vers des rivages funestes.
Témoin cynique de ces jeux d’ombres, « Esculape », autre frère d’Orphée, est incarné avec puissance et noblesse par le baryton-basse Alexandre Baldo qui joue également « Pluton » dans la partie finale de l’opéra, à l’heure des leçons à tirer de l’errance affective et morale des mortels.
Une autre voix grave masculine se fait entendre dans cet opéra qui n’en compte que deux: celle du baryton -basse Matthieu Heim qui va, avec brio, successivement interpréter « Chiron » et « Bacchus ».
Dans ces jeux de l’amour et de la mort, c’est « Eurydice « , interprétée par la soprano Michèle Bréant qui triomphe par sa droiture et son amour inébranlable.
Sa supplique à « Orphée » de venir la chercher aux Enfers est d’une très grande beauté dramatique et musicale. C’est bien le sommet de cette œuvre passionnante que Philippe Jaroussky a eu raison de porter avec Benjamin Lazar. (Première française le 7 juin 2023 à l’Opéra de Montpellier).
On n’oubliera pas le beau chant d’Anara Khassenova dans « Autonoe ».
Tout ce monde circule sur un décor unique orné de gradins, de panneaux composés de miroirs amovibles et d’un plateau tournant au centre de la scène sur lequel évoluent inlassablement les protagonistes de ce drame.

La qualité de l’ouvrage tient à la fluidité du récit qui repose sur une succession rapide d’événements, fluidité dramatique encouragée par la mise en scène de Benjamin Lazar et la direction musicale de Philippe Jaroussky.
La musique d’Antonio Sartorio est comme un grand phrasé de cordes, de succession ininterrompue d’arias d’une belle richesse mélodique, secouée par moments de quelques cornets stridents (4 cornettistes dans la formation) ou de sourdes percussions.
Si les jeunes interprètes de cet « Orfeo » nous sont apparus au début de la représentation parfois, pour certains, un peu timides, leur chant, leur engagement scénique n’a fait que s’affirmer au fur et à mesure de l’action, attestant d’une belle homogénéité de troupe.
A la tête de l’Ensemble Artaserse, ici, une vingtaine d’instrumentistes très impliqués, Philippe Jaroussky, très attentif aux chanteurs, assure la belle cohésion de l’ensemble.
Belle découverte, résultat d’une coproduction de l’ARCAL, « Compagnie nationale de théâtre lyrique et musical », l’Opéra de Montpellier-Occitanie, le Théâtre-Sénart, la Fondation Royaumont.
Athénée Théâtre Louis-Jouvet, à Paris
vendredi 8 décembre 2023
« Orfeo » d’Antonio Sartorio
Texte d’Aurelio Aureli
Direction musicale: Philippe Jaroussky
Ensemble Artaserse
Mise en scène Benjamin Lazar
La jeune distribution ARCAL:
Lorrie Garcia, Orphée
Michèle Bréant, Eurydice
Eléonore Gagey, Aristée
Anara Khassenova, Autonce
Clément Debieuvre, Erinda
Alexandre Baldo, Esculape/Pluton
Matthieu Heim, Chiron/Bacchus
Abel Zamora, Hercule
Fernando Escalona, Achille
Guillaume Ribler, Orillo
Gabriel Avila Quintana, Sanglier
Chloé Scalese, Cerf (danseur)
Théo Pendle, Félin (danseur)

