Le jeune chef américain Roderick Cox, qui avait dirigé le Rigoletto mis en scène par Marie-Eve Signeyrole en 2021, revient à Montpellier dans un programme de concert associant une ouverture de Barber, le Concerto pour violon de Jennifer Higdon défendu par la virtuosité et la musicalité accomplies de Benjamin Beilman et une Cinquième Symphonie de Tchaïkovski qui se hisse au sommet.
Si l’Adagio pour cordes constitue la page la plus célèbre de Barber, au-delà des cercles du classique, le compositeur américain a exercé son génie néo-romantique – mais pas pour autant nécessairement passéiste – dans tous les genres, de la musique de chambre à l’opéra. L’Overture to The School fo Scandal op.5 est une page de jeunesse qu’il a écrit à la fin de ses études au Curtis Institute à Philadelphie. Inspirée par une pièce satirique éponyme de Sheridan, ce premier essai pour grand orchestre du musicien témoigne déjà d’une remarquable maîtrise, dans une jubilatoire mobilité des timbres et des rythmes imitant la contagiosité des ragots dans la comédie du dramaturgique britannique. La baguette de Roderick Cox accompagne sans relâche cette faconde qui donne le ton d’une magistrale soirée d’orchestre où les pupitres montpelliérains sont à leur meilleur.

Si le format du concert, ouverture-concerto-symphonie, sacrifie à une tradition établie, le choix des œuvres présente le mérite de sortir des sentiers battus. Après une rareté du répertoire du vingtième siècle, c’est à une création française qu’assistent les spectateurs du Corum – dont le nombre dément la prétendue timidité des auditoires. Plus exactement une première en public : pendant la fermeture des salles au moment de la crise sanitaire, Roderick Cox était venu à Montpellier diriger le Concerto pour violon de Jennifer Higdon, également avec Benjamin Beilman – enregistrement pour une diffusion numérique que l’on espère se traduire par une gravure en bonne et due forme. L’un des deux seuls interprètes actuels, avec la dédicataire, Hilary Hahn, d’une partition à la fois exigeante et étourdissante, le jeune instrumentiste américain fait chanter dès le mouvement augural, intitulé 1726 en hommage au numéro du Curtis Institute sur Locust Street, une élégance qui conjugue vitalité et lyrisme et se confirme dans la douceur de la Chaconni, mouvement lent à sa place centrale consacrée, avant un finale, Fly Forward, aux allures de perpetuum mobile, le tout porté par un écrin orchestral souple, calibré en un dialogue fluide avec le soliste. L’archet raffiné de Benjamin Beilman excelle à cette vélocité émulsionnée qui ne sombre jamais dans la démonstration gratuite. Sa profonde musicalité se retrouve en bis dans un Bach aérien, où la moindre inflexion chatoie d’une expressivité exquise, en une alchimie entre naturel et raffinement du phrasé qui est le signe des grands violonistes.

Après l’entracte, le grand classique qu’est la Cinquième Symphonie de Tchaïkovski contraste par sa puissance romantique qui peut parfois céder à la facilité des décibels. Avec Roderick Cox, rien de tel : son évident sens de la construction formelle contient toute la sève sensible qu’il développe progressivement, en un constant équilibre entre la beauté plastique et le sentiment mélodique, jusqu’à la péroraison du finale, où la marche de l’Andante maestoso se transforme en un Allegro vivace irradiant. Son attention à la couleur des pupitres et aux ressources de ses musiciens favorise une remarquable lisibilité du discours, autant qu’un éclairage sur les interventions solistes, comme celle du cor dans l’Andante, ou d’autres accents plus furtifs. L’impeccable contrôle de la masse sonore – qui assimile l’héritage d’un Solti, Roderick Cox ayant été lauréat de l’édition 2018 du concours qui porte le nom du maestro – et le charisme certain font de cette vision de la Cinquième de Tchaïkovski l’une des versions qui pourrait soutenir une comparaison en aveugle avec les meilleures de la discographie. Assurément une soirée magistrale.
Gilles Charlassier
