Créé à Lille à la fin de la saison passée, le Falstaff de Verdi que Denis Podalydès a resitué dans un hôpital est donné à Caen avec l’Orchestre du Luxembourg dirigé par Antonello Allemandi et Elia Fabbian dans le rôle-titre.
Le théâtre de Caen n’a pas attendu la disette budgétaire – et les prescriptions des tutelles – pour s’engager dans un cercle vertueux de coproduction qui, non seulement permet de mutualiser les ressources, mais fait également circuler les spectacles auprès de différents publics, tant il est vrai que l’opéra doit d’abord rester un art vivant. L’amère potion de désillusion que Shakespeare, et à sa suite Boïto et Verdi, font avaler à Falstaff s’administre, avec Denis Podalydès, dans les murs d’un établissement hospitalier où le héros est un pensionnaire peut-être plus sérieusement malade pour concentrer l’attention des commères de Windsor aux allures d’infirmières.

Dans la scénographie dessinée par Eric Ruf, la scénographie a des allures de sanatorium sous les lumières de Bertrand Couderc, où les costumes de Christian Lacroix déclinent tout une asepsie médicale un peu démodée. L’entrée des femmes depuis la passerelle supérieure, comme en observation sur les dérèglements des hommes, résume efficacement la dynamique dramaturgique du livret. Fonctionnant avant tout comme une simple changement de cadre des péripéties, réalisé avec suffisamment de cohérence pour faire de la mascarade nocturne dans la forêt un carnaval en salle d’opération – qui résonne à l’aune de la crise sanitaire, bien que le spectacle ait été conçu avant –, la transposition ne remet pas en cause les équilibres traditionnels de Falstaff, même avec quelques clins d’oeil métatextuels, à l’exemple des livres de Shakespeare extraits de la panse du héros que l’on éventre au moment de la punition par les fées.

Falstaff mis en scène par Denis Podalydès © Alfonso Salgueiro
Dans cette reprise, Elia Fabbian – qui remplace Tassis Christoyannis, blessé juste avant la série initiée à Luxembourg – se distingue par une truculence qui équilibre avec justesse la faconde comique et la présence vocale. Son incarnation résume cette alchimie voulue par Verdi, qui ne renonce pas à la virtuosité mélodique derrière l’apparente primeur accordée à la fluidité théâtrale. Emmené par le timbre nourri de Gabrielle Philiponet en Alice Ford, le quatuor féminin fait contraster la Meg homogène de Julie Robard-Gendre et la rondeur sans caricature de Silvia Beltrami en Mrs Quickly avec la clarté censément plus juvénile de la Nanetta campée par Clara Guillon. Le quintette masculin porte l’empreinte de la caractérisation plus chargée voulue par l’histoire. Gezim Myshketa impose un robuste Ford qui sait aussi contrefaire l’affabilité déguisée en Monsieur Fontana. La veulerie s’exprime dans l’autorité factice du Docteur Caïus de Luca Lombardo, comme dans le débonnaire Bardolfo de Loïc Félix, reconnaissable à son ténor lumineux, plus souple que le Fenton plus que naïf de Kevin Amiel. Quant à Damien Pass, il sait habilement calibrer à la situation ses larges moyens de baryton-basse.

L’expertise de Mathieu Romano s’entend dans la préparation du Choeur de l’Opéra de Lille, avec une fugue finale d’une savoureuse lisibilité contrapuntique. Sous la direction d’Antonello Allemandi, l’Orchestre Philharmonique de Luxembourg ne se fait pas faute de mettre en valeur l’inimitable verve de l’ultime opéra de Verdi. Même à l’hôpital, Falstaff n’est aucunement trahi.
Gilles Charlassier
