Entre grands classiques et projets thématiques audacieux, la violoncelliste Ophélie Gaillard repousse les frontières du répertoire. Avec Cello Tango (Aparté), elle signe un hommage vibrant à la musique argentine, entre héritage savant — Ginastera, Piazzolla — et passion populaire. Entourée d’invités prestigieux (William Sabatier, Quatuor Debussy, Agnès Jaoui…), elle fait résonner un violoncelle lyrique et dansant, à l’image de son parcours libre. Entretien avec Ophélie Gaillard à l’occasion de la sortie de Cello Tango
Cello Tango est un album à la croisée des mondes, entre répertoire classique et musique populaire argentine. Qu’est-ce qui vous a poussée à explorer cet univers si singulier ?
Ce programme est né de mon coup de cœur pour l’Argentine et ses musiques. J’ai souhaité rendre hommage à ses deux compositeurs les plus importants du siècle dernier à mon sens : Alberto Ginastera et Astor Piazzolla. Chacun, à sa façon, a interrogé son héritage musical et artistique, nourri par les musiques populaires si riches et diverses de cet immense territoire : celles des campagnes et de la pampa, des hauts plateaux andins, sans oublier le genre totalement citadin du tango.
Depuis ma première tournée en Argentine, je suis tombée amoureuse du tango, que je pratique depuis. C’est donc une immersion en profondeur, un double album consacré à cette passion, qui fait suite à la parution de mon double album Alvorada en 2015.

Le projet prend racine dans l’œuvre d’Alberto Ginastera. Comment avez-vous abordé ses pièces, souvent techniques, mais rarement interprétées dans leur vérité argentine ?
Ginastera est une figure passionnante de l’avant-garde argentine, en dialogue constant avec les inspirations folkloriques qui l’ont nourri.
Il était passionné par le violoncelle, auquel il a consacré deux concertos et de nombreuses œuvres dédiées à sa seconde épouse. J’aime penser que sa pièce pour violoncelle solo Puneña, véritable défi technique et artistique, est une sorte de réponse musicale au réalisme magique du Colombien Gabriel García Márquez. Il excelle à y transformer le violoncelle tantôt en charango, tantôt en flûte andine, en oiseau magique de Cuzco, ou encore en instrument de percussion.
Vous avez collaboré avec de nombreux artistes argentins, comme Alfonso Pacín ou William Sabatier. Que vous ont-ils transmis au-delà de la partition ?
Cette musique exige à la fois une haute technicité — la plupart des musiciens de tango étant aussi d’excellents musiciens classiques « aux heures ouvrables » — et une grande liberté d’interprétation.
Sensualité, cambrure rythmique, groove, mais aussi sens du rubato sont les principaux enjeux de cette musique fascinante.
Comment avez-vous pensé l’équilibre entre les arrangements, l’improvisation et le respect du texte original dans cet album ?
C’est une vaste question. Je mène évidemment tous mes projets avec le même esprit de musicienne chercheuse, à l’affût des sources théoriques mais aussi — et peut-être surtout — des pratiques. Chaque style, chaque époque ont leur propre grammaire, leur propre vocabulaire.
Dans le cas du tango, c’est même un art de vivre qu’il faut apprivoiser, cultiver. Les trois arrangeurs de ce disque sont en réalité des compositeurs, qui revisitent des standards en apposant leur signature.
Quant à l’improvisation, elle se travaille tout comme lorsqu’on joue une chaconne baroque, mais avec des codes différents, notamment via la technique du relevé, comme le font certains jazzmen : il m’arrive donc de « relever » à l’oreille l’ornementation d’un Sabatier ou d’une Inés Cuello, pour ensuite me l’approprier et trouver ma voix.
Votre violoncelle se fait tantôt lyrique, tantôt percussif ou dansant. Comment avez-vous travaillé cette palette expressive pour incarner toutes les facettes du tango ?
Il est vrai que, dans la dernière version du quintette de Piazzolla, il y avait une contrebasse mais pas de violoncelle. Cependant, José Bragato, qui a travaillé avec Piazzolla, a contribué à nous familiariser avec ce timbre en réalisant des transcriptions.
Personnellement, je trouve que le violoncelle, dans le tango, peut à la fois incarner la puissance rythmique de la basse et le cantabile du chanteur.
Ce sont un peu les deux piliers du violoncelle, qui par nature est un instrument hybride et permet d’explorer tous ces registres d’expression. La rhétorique de l’archet, la façon d’attaquer ou de caresser la corde, le vibrato un peu « Hollywood Quartet » des grandes années : ce sont des esthétiques que j’adore explorer.
Vous interprétez aussi bien Piazzolla que Gardel, Mercedes Sosa ou encore des valses, milongas, habaneras… S’agit-il d’une narration ou d’un voyage musical à travers ces choix de répertoire ?
Dans ce double album, il y a des découvertes mais aussi des « tubes » revisités dans de nouvelles compositions originales, comme Volver ou La Cumparsita.
Plus que des arrangements ou des relectures, ce sont de nouvelles compositions avec la « pâte » sonore du violoncelle en trame principale. C’est ce qui permet à cette tradition du tango d’être complètement renouvelée à chaque interprétation.
Grâce à la complicité de Sabatier, Mosalini et Bordalejo, j’ai pu choisir ces pièces, toutes des coups de cœur. On ne peut pas vraiment parler de fil conducteur ou de narration, mais plutôt d’un kaléidoscope de mille facettes de la musique argentine du XXᵉ siècle revisitées au XXIᵉ.
Les voix d’Agnès Jaoui et d’Inés Cuello apportent une dimension vocale très forte. Comment s’est construite cette articulation entre instrument et voix dans Cello Tango ?
J’aimais beaucoup le premier album d’Agnès Jaoui, produit par Vincent Ségal, et je voulais lui confier l’interprétation de Oblivion. C’est par Émilie Kociolek, qui travaille souvent avec elle, que la connexion s’est faite très naturellement. Sa sincérité et sa diction me touchent particulièrement.
Enfin, Yo soy María ne pouvait, selon moi, être incarné que par la voix sensuelle et altière d’Inés Cuello, que j’ai découverte lors de la production de María de Buenos Aires au Grand Théâtre de Genève.

Cet album s’inscrit aussi dans une année marquante : les 20 ans du Pulcinella Orchestra. Que représente cette aventure pour vous aujourd’hui ?
Que d’aventures en 20 ans ! Et en même temps, notre premier concert aux Flâneries Musicales de Reims puis dans la petite église baroque de Cordon semble avoir eu lieu hier !
Je suis très fière d’avoir pu réaliser quelques-uns de nos rêves : travailler avec passion sur le répertoire baroque et pré-classique avec violoncelle concertant, et partager nos découvertes avec un large public.
La liberté que nous cultivons nous permet de choisir nos sujets et de nous choisir les uns les autres — un luxe, même si cette éducation exige un immense travail. Nos enregistrements sont les témoins et les pépites semées sur le chemin de nos recherches.
Le 12 juin, Salle Cortot, Ophélie Gaillard fêtera la musique et l’amitié lors d’un concert exceptionnel aux côtés de l’Orchestre Pulcinella — une soirée festive, ponctuée de surprises, qui marquera aussi la remise de sa Médaille de Chevalier des Arts et des Lettres. Elle se produira ensuite au Festival de Saint-Denis le 15 juin.
En parallèle, Ophélie Gaillard poursuit son exploration musicale sous une autre forme : celle de la direction artistique. Depuis 2023, elle est à la tête du Festival de Saintes, où elle insuffle un nouvel élan à cette manifestation emblématique. Fidèle à son esprit d’ouverture et d’exigence, elle y tisse des programmations audacieuses mêlant grandes œuvres du répertoire, raretés, créations contemporaines et musiques du monde. Une manière, pour la violoncelliste, de partager sa vision profondément vivante de la musique : libre, habitée, et toujours en mouvement. À Saintes, elle sera aux côtés de son ensemble Pulcinella pour deux concerts : Une nuit en Flandres, avec des œuvres de Fiocco et Dall’Abaco, le 13 juillet ; puis Bach Dynastie, avec au programme J.S. Bach, C.P.E. Bach, W.F. Bach et G.P. Telemann, le 14 juillet.
