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Concours international de direction d’orchestre de Rotterdam : une vision novatrice pour les chefs d’orchestre de demain

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Depuis Rotterdam, un concours bouscule les codes du genre en misant sur l’expérience plutôt que l’élimination, et en offrant un tremplin durable à une nouvelle génération de chefs. Son directeur exécutif, Rob Hilberink, nous en dévoile les fondements et les ambitions.

Entretien avec Rob Hilberink, directeur exécutif du concours international de direction d’orchestre de Rotterdam (ICCR)

Une genèse patiente pour un projet ambitieux

« Organiser un concours de direction d’orchestre de haut niveau est un projet de longue haleine : entre l’idée initiale et la première édition, il nous a fallu environ huit ans. »

C’est en constatant la rareté d’occasions offertes aux jeunes chefs pour travailler avec un orchestre – leur véritable instrument – que l’équipe du concours décide de lancer l’International Conducting Competition Rotterdam (ICCR).
L’objectif ? Non pas simplement attribuer des prix, mais créer des opportunités concrètes pour expérimenter le métier de chef dans des conditions professionnelles.

Une philosophie singulière : l’expérience avant l’élimination

L’ICCR se distingue des autres concours par son format original :

« La plus grande différence, c’est que nous ne nous concentrons pas sur les éliminations. »

Certes, une sélection est opérée lors des demi-finales. Mais les six finalistes participent ensuite à toutes les épreuves. Chacune d’elles se présente comme un projet artistique à part entière, avec plusieurs répétitions et un concert.
Les candidats dirigent quatre orchestres différents, un chœur et divers solistes, dans un processus immersif et exigeant.

Rob Hilberink souligne l’implication remarquable des ensembles partenaires :

« Tous ces orchestres ont l’état d’esprit adéquat pour accueillir de jeunes chefs et leur offrir un cadre propice à l’expression de leur personnalité artistique. »

On y retrouve notamment le Rotterdam Philharmonic Orchestra, qui a vu éclore des chefs comme Yannick Nézet-Séguin, Lahav Shani, et Simon Rattle. D’autres partenaires comme Klangforum Wien, l’Orchestra of the 18th Century ou Sinfonia Rotterdam incarnent cet esprit de collaboration et de découverte mutuelle.

Un tremplin vers la vie professionnelle

À l’ICCR, les six finalistes sont tous considérés comme lauréats, ou plus précisément « designated winners ».
Leur récompense principale ? Le temps.

« Chaque chef d’orchestre dispose de 10 heures de présence scénique pendant la compétition – une durée inédite dans ce type d’événement. »

Ce temps précieux est mis à profit pour grandir, mais aussi pour permettre au jury de mieux évaluer leur façon de travailler sur la durée.

En parallèle, une phase de développement professionnel d’un an leur est offerte. Durant trois semaines d’académie, ils rencontrent des chefs de renom comme Klaus Mäkelä, Karina Canellakis et Yannick Nézet-Séguin, découvrent les coulisses de différents orchestres et participent à des ateliers pratiques.
Parmi les expériences proposées : la réalisation d’un mini-documentaire personnel, outil de communication précieux dans une ère où les chefs doivent aussi savoir « raconter leur histoire ».

Les qualités du chef d’aujourd’hui : leadership et narration

Dans le format réaliste de l’ICCR, les qualités humaines priment sur la seule virtuosité technique.

« Ce ne sont pas nécessairement les chefs avec la technique parfaite qui brillent, mais ceux qui ont une attitude professionnelle, un esprit de collaboration, et la capacité à établir une synergie entre les attentes des différents partenaires. »

Et à l’heure des réseaux sociaux, le sens du récit devient un atout essentiel. Le concours valorise des personnalités capables d’interagir avec le public, de s’impliquer dans la vie locale, et de faire vibrer la musique au-delà de la scène.

Un projet en constante évolution

Pour Rob Hilberink, l’ICCR est appelé à évoluer en phase avec son époque et son public :

« Nous restons attentifs aux évolutions du monde de la musique classique et aux attentes des jeunes générations. »

De nouvelles idées sont en préparation pour la prochaine édition, prévue à l’été 2028. Rien n’est encore dévoilé, mais l’équipe promet des projets toujours plus pertinents et tournés vers l’avenir.

(c) Allard-Willemse-ICCR
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Retour sur les épreuves Opéra et Symphonique

Présent à Rotterdam pour les deux dernières épreuves du concours, Classicagenda a assisté aux concerts du 11 et du 13 juin, consacrés respectivement à l’opéra et au répertoire symphonique. Dans les deux cas, les candidats étaient accompagnés par le prestigieux Orchestre Philharmonique de Rotterdam. Le concert d’opéra réunissait également cinq chanteurs solistes, tous lauréats de l’International Vocal Competition (IVC).

Le programme mettait à l’honneur trois chefs-d’œuvre de Puccini : Tosca, Madame Butterfly et Turandot. Les candidats étaient évalués sur leur direction d’airs emblématiques et de passages choraux, dans un format proche d’un concert scénique fluide et narratif. L’inclusion de Madame Butterfly, dont l’architecture dramatique exige une lecture nuancée, permettait de saisir la sensibilité des jeunes chefs face à la dramaturgie de l’œuvre. En particulier, le passage à l’unisson du chœur et des cordes, à très bas volume, exigeait une concentration extrême et un contrôle total.

Dans le premier acte de Tosca, il était manifeste que l’entrée vocale dépendait fortement de la manière dont le chef et l’orchestre installaient l’ouverture. Miguel Sepúlveda, dirigeant sans partition, s’est démarqué non par l’ampleur de ses gestes mais par une attention constante à l’ensemble de l’orchestre comme aux solistes vocaux, témoignant d’un sens aigu de la collaboration.

Le 13 juin, l’épreuve symphonique proposait deux poèmes symphoniques aux dimensions contrastées : La Mer de Debussy et Danses symphoniques de Rachmaninov. Ces œuvres à programme, riches en images sonores, mettaient en valeur l’aptitude des chefs à articuler une vision expressive forte. Luis Castillo-Briceño s’est particulièrement illustré dans Rachmaninov, avec une gestuelle claire, cohérente et maîtrisée. Sa direction énergique et structurée a visiblement convaincu à la fois le jury et le public.

(c) Allard-Willemse-ICCR
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Deux jeunes chefs se partagent le Grand Prix de l’ICCR 2025

Luis Castillo-Briceño et Miguel Sepúlveda récompensés à l’issue d’une finale remarquable à Rotterdam

Le 13 juin 2025, la grande salle de Doelen à Rotterdam accueillait la finale de la 2ᵉ édition de l’International Conducting Competition Rotterdam (ICCR). Après onze jours de compétition intense, le jury international, présidé par Deborah Borda, a décerné le Grand Prix ex æquo à Luis Castillo-Briceño (Costa Rica) et Miguel Sepúlveda (Portugal).

Sélectionnés parmi plus de 150 candidats, six jeunes chefs ont participé à un parcours unique en cinq épreuves — du classique à l’opéra, en passant par la musique contemporaine et un concert en plein air — aux côtés de formations prestigieuses comme le Rotterdam Philharmonic Orchestra, Klangforum Wien, ou l’Orchestra of the 18th Century.

Parmi les autres distinctions :

  • Prix du public : Rodrigo Sámano Albarrán (Mexique)
  • Prix Codarts (jury étudiant) : Miguel Sepúlveda

L’ICCR s’impose ainsi comme un modèle audacieux, à mi-chemin entre concours, laboratoire et tremplin. À travers une structure innovante et des partenaires prestigieux, il redéfinit ce qu’un concours peut – et devrait – offrir aux jeunes chefs d’aujourd’hui.  Une vision déjà tournée vers l’avenir, avec une prochaine édition annoncée pour l’été 2028.

Marine Park, juin 2025 à Rotterdam

Membre du Syndicat Professionnel de la critique Théâtre, Musique et Danse, Marine partage ses émotions au travers de ses chroniques. Marine Park est rédactrice de différents médias spécialisés dans la musique classique. Diplômée du cursus professionnel « Administrateur / Producteur Projets Musicaux » à l’Université de Paris, Marine est conseillère artistique et développe divers projets artistiques.
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