Dans l’intimité chaleureuse du Musikverein Brahmssaal, la musique de chambre retrouve sa dimension la plus essentielle : un espace de respiration partagée entre artistes et auditeurs. Porté par un ensemble de musiciens issus, pour certains, de l’illustre Wiener Philharmoniker, le programme du 26 mars réunissait trois quintettes avec piano rarement donnés, signés Gabriel Fauré, Germaine Tailleferre et Erich Wolfgang Korngold. Trois univers, trois écritures, mais une même époque en filigrane, où se répondent héritage romantique et frémissements de la modernité.
Dès les premières mesures du Quintette en ré mineur op. 89 de Fauré, les musiciens installent un tapis sonore d’une rare profondeur. Le Brahmssaal, avec son acoustique ample et enveloppante, magnifie chaque timbre sans jamais rompre l’équilibre d’ensemble. Fait notable, la lumière demeure partiellement allumée dans la salle, abolissant la frontière traditionnelle entre scène et public : une proximité presque organique s’installe. La respiration des interprètes devient perceptible, voire partagée.
Sous les archets des musiciens, soutenus par le piano, le Molto moderato se déploie avec une souplesse fluide : les lignes s’entrelacent, se frôlent et se répondent au sein d’une texture en constante expansion. Au fil du mouvement, la matière sonore se densifie, gagnant en intensité sans jamais perdre sa clarté. L’Adagio s’apparente à un labyrinthe intérieur : les phrases longues, portées par un legato d’une rondeur admirable, semblent suspendre le temps. Dans l’Allegretto moderato, le thème principal, d’abord lumineux et presque insouciant, revient comme un souvenir qui se trouble peu à peu, l’atmosphère se chargeant d’ombres et de couleurs plus profondes.

La Fantaisie de Germaine Tailleferre agit comme une interlude entre les deux autres quintettes. Plus brève, mais non moins subtile, elle s’inscrit dans une filiation fauréenne par son raffinement harmonique et sa délicatesse d’écriture. Les musiciens en soulignent la légèreté et la mobilité, faisant de cette page une transition idéale entre deux mondes sonores plus vastes.
Avec le Quintette op. 15 de Korngold, le climat change radicalement. Dès le Moderato espressivo, une densité expressive s’impose, presque orchestrale. Le discours se fait plus charnel, plus dramatique. Dans l’Adagio, les tensions harmoniques s’exacerbent : la richesse romantique se fissure par moments, laissant affleurer des dissonances qui semblent annoncer d’autres langages. Les accords se frottent, les lignes se tendent, comme à la lisière d’un basculement vers la modernité.

Le Finale libère une énergie nerveuse, presque vertigineuse. Les musiciens, visiblement soudés par une écoute mutuelle intense, avancent d’un même souffle, portés par une pulsation interne d’une précision remarquable. Regards, gestes, respirations : tout converge vers une montée en tension continue, tenue jusqu’au dernier accord.
En bis, l’ensemble offre un mouvement rapide d’un quintette de Antonín Dvořák, joué avec un élan jubilatoire. Après les raffinements et les tensions du programme principal, cette page lumineuse agit comme une libération, emportée par des tempi incisifs et une joie communicative.
Ce concert aura ainsi révélé, dans le cadre idéal du Brahmssaal, la richesse d’un répertoire encore trop peu fréquenté, porté par une interprétation à la fois engagée, nuancée et intensément vivante.
