Classique-a-lECUJE-Sarah-Maier_©DR
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 Un piano, des bougies, et le souffle vivant de la musique classique

5 minutes de lecture

Depuis 2023, Classique à l’ECUJE propose une saison musicale singulière au cœur de Paris : des concerts intimistes à la bougie, dans un espace feutré où musiciens et public partagent bien plus que la musique. Rencontre avec Sarah Maïer, pianiste et directrice artistique de cette aventure à la croisée de l’exigence musicale et de la rencontre humaine.

Comment est née l’initiative Classique à l’ECUJE ? Quelle était votre intention artistique au moment de lancer cette série ?

L’idée est née début 2023, alors que je cherchais un lieu pour installer mon piano en résidence. En découvrant l’ECUJE, déjà actif dans le jazz, et grâce aux échanges avec son directeur Gadi Ibgui, le projet d’une série classique s’est imposé naturellement.

Mon objectif était de rendre la musique classique accessible à tous, dans un arrondissement peu pourvu en salles dédiées. Je voulais inviter chacun à franchir la porte, à rencontrer les grandes œuvres et figures du répertoire, et à dépasser les préjugés.
L’intimité de la salle permet aussi un rapport plus direct, plus vivant entre artistes et public — chose rare dans d’autres lieux.

Pourriez-vous présenter votre parcours.

Pianiste formée à la Haute école de musique de Genève et à la Guildhall School de Londres, j’ai débuté le piano avec mon père à Tours. Londres m’a plongée dans un environnement où la musique est partout, à tout moment — une véritable école de curiosité artistique.

Je suis également professeure, convaincue que la transmission et l’accès à l’art pour tous sont essentiels.
Enfin, je suis coach pour artistes : j’accompagne des musiciens dans la préparation de leurs projets et dans leur équilibre professionnel.

Ces trois dimensions — scène, enseignement, accompagnement — sont indissociables dans ma pratique. Elles se répondent, se nourrissent et me poussent à rester en éveil.

En tant que pianiste, comment votre parcours personnel nourrit-il votre rôle de programmatrice ?

Je pars toujours d’une question simple : qu’est-ce qui m’émeut dans un concert ? Mon oreille de musicienne et ma sensibilité guident bien sûr mes choix, mais l’émotion reste le point de départ.

Ma programmation reflète ce que j’aime dans la musique : les grandes œuvres, les répertoires moins connus, la diversité des formations. Mais je suis aussi attentive à notre époque, à cette envie de repenser l’expérience du concert.

Je cherche à enrichir cette expérience en me mettant à la place du public — curieux, novice ou passionné. Mon parcours de pianiste m’aide à affiner mon regard, mais il faut aussi savoir prendre de la hauteur et s’adresser à tous.

Classique-a-lECUJE-Concert-Trio-Zadig-11-10-2023_1©Sorin-Dumistracu

Les concerts à la bougie sont devenus une véritable signature. Pourquoi ce choix ?

C’est une manière d’offrir une expérience sensorielle différente. Dès l’entrée dans la salle plongée dans la pénombre, éclairée à la bougie, le public est immergé dans une atmosphère intime et hors du temps.

L’obscurité renforce l’écoute, la concentration — pour le public comme pour les musiciens, qui évoquent souvent une qualité d’attention particulière. Cela permet de vivre un moment suspendu, loin du quotidien.

J’aime l’idée de bousculer les codes du concert classique. Et ici, l’expérience en vaut vraiment… la chandelle !

Comment construisez-vous vos programmes ?

Je fonctionne beaucoup à l’instinct. Je découvre, j’écoute, je vais aux concerts… et quand un artiste me touche, je l’invite. Mais deux choses guident toujours mes choix : l’exigence artistique et la capacité des musiciens à créer un vrai lien avec le public. Tous ont en commun une grande générosité et une envie sincère de partage.

Je veille aussi à la diversité : alterner piano solo, musique de chambre, voix… et garder une belle variété de formats et de répertoires, parfois méconnus.

Enfin, je compose avec les réalités pratiques — disponibilités, tournées — ce qui rend chaque concert d’autant plus unique.

Le répertoire juif tient-il une place particulière dans votre programmation ?

Il s’intègre naturellement à la saison, mais la priorité reste la diversité des répertoires. Les artistes ont carte blanche pour proposer des programmes qui leur tiennent à cœur, souvent personnels et inattendus, ce qui enrichit profondément la saison.

Seul le concert de janvier, dans le cadre du Festival Confluence, est pensé autour des cultures juives méditerranéennes. Par ailleurs, plusieurs musiciens choisissent d’eux-mêmes d’inclure des œuvres issues du répertoire juif, en écho à l’identité de l’ECUJE (Espace Culturel et Universitaire Juif d’Europe).

La saison prochaine, par exemple, nous accueillerons Le Block 15, un concert théâtral sur les orchestres à Auschwitz, porté par Emmanuelle Bertrand et Pascal Amoyel et soutenu par la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme. Un programme fort, humain, et porteur d’un message d’espoir.

Classique-a-lECUJE-Concert-Trio-Zadig-11-10-2023_3©Sorin-Dumistracu
Classique-a-lECUJE-Concert-Trio-Zadig-11-10-2023_3©Sorin-Dumistracu

Pourquoi encourager les artistes à s’adresser au public ?

Parce que cela change tout. Prendre la parole abolit la barrière entre la scène et la salle. Dans un cadre intimiste comme celui de l’ECUJE, cette proximité prend tout son sens.

Quand un artiste raconte ce qui le relie personnellement à une œuvre, elle devient plus vivante, plus proche. Le public comprend mieux, ressent plus, entre dans l’écoute avec une autre intensité.

C’est un moment de partage simple et sincère, qui transforme souvent le concert en une véritable rencontre : artistes et public ont le sentiment, le temps d’une soirée, de faire partie du même voyage.

Le concert « Tissage d’adieu », prévu le 25 juin, clôturera la saison. Que pouvez-vous nous en dire ?

Nous aurons le privilège d’accueillir deux artistes majeurs : la soprano Marie-Laure Garnier et le pianiste Clément Mao-Takacs. Leur programme, entre romantisme et résonances hébraïques, tisse un lien entre mélodie française et lied viennois, autour de Milhaud, Bloch, Mahler et Ravel.

Le titre du concert est emprunté à un poème de Nelly Sachs, survivante de la Shoah et Prix Nobel de littérature. Cette référence donne à la soirée une portée à la fois poétique et mémorielle, particulièrement émouvante pour clore la saison.

Quels sont les grands axes de la saison 2025–2026 ?

La prochaine saison fera dialoguer chefs-d’œuvre du grand répertoire et trésors plus confidentiels — qu’il s’agisse d’œuvres oubliées, de créations contemporaines ou de compositeurs peu joués. Curiosité et exigence artistique resteront nos lignes de force.

Parmi les nouveautés, plusieurs concerts théâtralisés verront le jour, dont une version scénarisée du Voyage d’Hiver portée par Noëmi Waysfeld et Guillaume de Chassy. Le répertoire lyrique sera à l’honneur avec notamment Adèle Charvet, Noëmi Waysfeld et Delphine Haidan.

Nous accueillerons aussi Célia Oneto Bensaïd pour la sortie de son album Philip Glass, et retrouverons des artistes fidèles comme Anne Le Bozec, Pierre Génisson ou Laure Favre-Kahn, dans de nouveaux projets. Et bien sûr… de nombreuses surprises à venir !

Comment imaginez-vous l’avenir de Classique à l’ECUJE ?

Dès la saison prochaine, nous travaillons à la mise en place d’un partenariat avec le Conservatoire du 10ᵉ arrondissement : masterclasses, scènes ouvertes, rencontres… Avec pour objectif de favoriser la transmission entre artistes de renom et jeunes musiciens.

À plus long terme, l’ambition reste inchangée : faire vivre la musique classique autrement — de manière accessible, incarnée, sensible. Il s’agit de briser les clichés qui l’associent à un art figé et élitiste, recréer du lien entre création et tradition, et surtout, faciliter ce qui est à mes yeux la mission première de l’artiste d’aujourd’hui : nourrir nos vies de beauté, de sens et d’émotion partagée.

Site Classique à l’ECUJE

Membre du Syndicat Professionnel de la critique Théâtre, Musique et Danse, Marine partage ses émotions au travers de ses chroniques. Marine Park est rédactrice de différents médias spécialisés dans la musique classique. Diplômée du cursus professionnel « Administrateur / Producteur Projets Musicaux » à l’Université de Paris, Marine est conseillère artistique et développe divers projets artistiques.
(c) Jean Grisoni