Kebyart_01©IGOR-STUDIO
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Quand Ravel rencontre le saxophone : l’hommage inédit de Kebyart

6 minutes de lecture

À la croisée des époques et des styles, le quatuor Kebyart réinvente la musique de Maurice Ravel avec audace et passion. Pour célébrer les 150 ans du compositeur français, ces quatre saxophonistes barcelonais explorent, dans leur dernier album Unraveled (label LINN), son héritage musical en tissant des liens entre le passé et le présent. Ils nous livrent un regard singulier sur l’univers de Ravel entre transcriptions audacieuses, créations contemporaines et quête d’authenticité. Rencontre avec un ensemble qui repousse sans cesse les frontières du possible.

Un quatuor de saxophones avec quatre tessitures différentes, à l’instar d’un quatuor à cordes ? Parlez-nous de la genèse de votre ensemble.

PERE
Exactement, le quatuor de saxophones partage de nombreux points communs avec le quatuor à cordes : ces instruments appartiennent à une même famille, mais avec des tessitures différentes. Ils ont aussi en commun le chiffre quatre, ce qui n’est pas anodin. Notre fonctionnement est très démocratique, et il nous arrive souvent d’être en équilibre, ce qui nous incite à écouter, à nous intéresser aux opinions des autres et à dialoguer continuellement, aussi bien sur scène que pendant nos répétitions, réunions et échanges.

Nous avons beaucoup appris du quatuor à cordes. En fait, parmi nos professeurs figurent Rainer Schmidt (Hagen Quartet), Jonathan Brown (Cuarteto Casals) et Hatto Beyerle (Alban Berg Quartett), entre autres. Le quatuor à cordes est, par tradition et par répertoire, le roi de la musique de chambre, et nous devions en tirer le meilleur enseignement possible. Aujourd’hui, nous sommes dans une autre phase. Nous resterons toujours des apprentis, du moins dans notre état d’esprit. Nous voulons garder cette approche, mais nous ne souhaitons plus être subordonnés ni constamment comparés au quatuor à cordes. Nous estimons avoir déjà forgé une identité musicale propre et reconnaissable, non seulement en tant que quatuor de saxophones, mais aussi en tant qu’ensemble de musique de chambre.

Kebyart est né en 2014 à Barcelone. Cette saison, nous célébrons nos 10 ans et nous sommes ravis de tout ce que nous avons vécu. C’est une immense joie de jouer régulièrement à travers l’Europe dans des salles prestigieuses comme la Philharmonie de Paris, l’Elbphilharmonie de Hambourg ou le Musikverein de Vienne… Mais ce qui compte le plus, c’est que notre passion reste intacte, comme au premier jour.

Vous rendez hommage à Maurice Ravel pour célébrer son 150e anniversaire. Comment avez-vous construit le programme de cet hommage ?

ROBERT
Au moment de concevoir ce programme, Le Tombeau de Couperin s’est rapidement imposé à nous pour plusieurs raisons. Tout d’abord, c’est une œuvre que Ravel a lui-même transcrite pour piano et orchestre, ce qui nous a encouragés à aller plus loin en l’adaptant pour quatuor de saxophones. De plus, Le Tombeau de Couperin établit un dialogue avec la musique baroque : Ravel y rend hommage aux compositeurs du baroque français, en particulier Couperin.

Dans cette même lignée, nous avons choisi de transcrire une œuvre d’un autre compositeur du XVIIIe siècle, Jean-Philippe Rameau. Depuis quelque temps, nous souhaitions adapter sa Suite en mi mineur (Le Rappel des oiseaux), car nous estimons que la fantaisie de ses mouvements descriptifs et la spontanéité de ses ornements se prêtent particulièrement bien au saxophone.

Afin d’équilibrer ce programme, nous avons choisi d’y intégrer deux œuvres originales commandées à des compositeurs contemporains, offrant une vision actuelle de l’héritage de Ravel. D’une part, le compositeur basque Mikel Urquiza a écrit Les perfectibilités, une pièce en cinq mouvements qui explore la notion d’embellissement et d’ornementation, éléments essentiels tant chez Ravel que chez Rameau. D’autre part, Joan Pérez-Villegas a conçu une œuvre riche en couleurs et en subtilités rythmiques, en imaginant une situation improbable : Ravel se réveillant de son sommeil pour interagir avec le monde d’aujourd’hui.

Enfin, nous tenions absolument à proposer une version de l’une des œuvres de Ravel qui nous touche le plus : Pavane pour une infante défunte.

On pense immédiatement au Quatuor à cordes de Ravel. Avez-vous envisagé de l’adapter pour votre formation ?

DANIEL
Le Quatuor à cordes de Ravel est une œuvre que nous adorons et qui met en valeur toutes les possibilités du quatuor à cordes, avec une palette de couleurs et une richesse de textures uniques, ce qui en fait un véritable chef-d’œuvre.

Depuis quelques années, nous adoptons une approche créative dans nos transcriptions, en adaptant des œuvres dont le compositeur avait lui-même déjà exploré le matériau musical. Par exemple, dans Le Tombeau de Couperin, Ravel l’a d’abord composé pour piano avant de l’orchestrer. Dans nos précédents projets discographiques, nous avons arrangé Suite Pulcinella, une œuvre dans laquelle Stravinsky réinterprète des mélodies anciennes de Gallo, Pergolesi et d’autres compositeurs baroques. Autrement dit, nous privilégions des œuvres qui, en quelque sorte, portent en elles une légitimité à être adaptées, comme c’est le cas de la Pavane de Ravel, également présente dans Unraveled.

Cela dit, nous osons de plus en plus explorer de nouveaux horizons. Bien que le Quatuor de Ravel comporte des éléments très caractéristiques du quatuor à cordes, peut-être qu’un jour nous en explorerons la sonorité avec notre quatuor de saxophones. Personnellement, j’adorerais le faire.

Qu’est-ce qui, selon vous, rend la musique de Ravel si unique ?

VÍCTOR
Si la musique de Ravel est toujours considérée comme unique aujourd’hui, c’est pour plusieurs raisons. D’une part, elle nous fascine par sa quête de la perfection, son équilibre formel, ses mélodies aux proportions idéales, ses détails d’une précision millimétrique, ainsi que sa subtilité et ses nuances infinies.

Son imagination et sa créativité, nourries par le fantastique et l’univers de l’enfance, évoquent une magnifique boîte à musique. Après les horreurs de la Première Guerre mondiale, ces expériences ont également imprégné sa musique d’une teinte expressionniste, empreinte de force, d’ironie et de satire.

Curieux et ouvert aux influences artistiques de son époque, il a puisé dans l’héritage de compositeurs comme Couperin et Rameau pour façonner son langage néoclassique, généralement tonal, ce qui le rendait plus accessible au grand public. Ses origines basques imprègnent de nombreuses œuvres de son répertoire, où le rythme joue un rôle essentiel, à l’image du blues, un genre dont il est tombé amoureux lors de son séjour aux États-Unis.

Enfin, son art raffiné de l’orchestration lui permettait d’associer les instruments de façon à ce que timbres et mélodies, épaisseur et finesse des harmonies, paraissent à la fois d’une évidence absolue et de véritables révélations pour tout nouvel auditeur.

Ainsi, l’étiquette d’ « éclectique » lui correspond parfaitement, tant par la diversité de ses inspirations que par cette créativité infinie dont nous continuons à nous émerveiller à chaque écoute.

Si vous deviez choisir une seule œuvre de Ravel, laquelle serait-elle ?

PERE
Je pense qu’en ce moment, je choisirais La Valse.

VICTOR
Shéhérazade, trois poèmes pour voix et orchestre.

ROBERT
Le Concerto en sol majeur pour piano et orchestre.

DANI
Le Trio avec piano de Ravel est une œuvre fascinante, avec des influences évidentes du folklore basque et un troisième mouvement empreint de rêverie.

Quels sont les éléments de son écriture qui vous semblent particulièrement fascinants ?

PERE

L’écriture de Ravel est d’une élégance extrême. Bien qu’elle puisse sembler simple à première vue, elle dissimule une complexité et une intelligence absolues. De plus, il est capable de développer une œuvre entière à partir d’un seul geste, d’un motif, d’une simple cellule musicale.

Cela se perçoit clairement dans son Boléro, mais aussi dans le Prélude de Le Tombeau de Couperin, où un flux incessant de doubles croches nous accompagne du début à la fin, tout en restant toujours captivant.

Ravel parvient à susciter une forte émotion, mais toujours avec élégance et subtilité, sans jamais s’imposer ni heurter, enveloppant l’auditeur avec raffinement.

Comment résumeriez-vous l’esprit de cet album ?

PERE

Dans cet album, nous avons cherché à capturer l’esprit et l’authenticité d’un concert en direct. Il a toujours été difficile de transmettre cette spontanéité dans une salle vide, avec

pour seuls témoins les micros, tout en affrontant l’exigence physique et mentale d’enregistrer un disque entier en quelques jours, en répétant prise après prise.

Étant déjà notre quatrième album, nous nous sentons de plus en plus à l’aise avec ce processus et avons essayé de nous rapprocher au maximum de la magie du live. Pourtant, l’obsession de la prise parfaite peut parfois nous faire perdre ces instants uniques et inoubliables.

Site de l’ensemble

 

Membre du Syndicat Professionnel de la critique Théâtre, Musique et Danse, Marine partage ses émotions au travers de ses chroniques. Marine Park est rédactrice de différents médias spécialisés dans la musique classique. Diplômée du cursus professionnel « Administrateur / Producteur Projets Musicaux » à l’Université de Paris, Marine est conseillère artistique et développe divers projets artistiques.
(c) Jean Grisoni