Tosca mis en scène par Dominique Pitoiset © Mirco Magliocca

Tosca à Dijon ou l’épure des émotions traumatiques

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L’Opéra de Dijon referme sa saison lyrique avec une nouvelle production de Tosca. Sous la direction de Debora Waldman, la mise en scène épurée de Dominique Pitoiset met à nu les traumatismes de l’héroïne incarnée par Monica Zanettin, aux côtés des élans de Cavaradossi campés par Jean-François Borras et du Scarpia retors de Dario Solari.

Le vaste plateau de l’Auditorium de Dijon s’ouvre sur un long prologue muet où déambulent des figures masculines autour de tables et chaises amoncelées. On y reconnaît les solistes de Tosca, comme s’ils se retrouvaient en coulisses avant le début de la représentation. Une voix, celle de Dominique Pitoiset, le metteur en scène, remercie les protagonistes d’être présents pour ce qui se présente comme une reconstitution thérapeutique, afin de révéler les traumatismes qui hantent l’héroïne de Puccini, seule incarnation féminine d’un drame adaptant une pièce de Sardou portée par Sarah Bernhardt.

Tosca mis en scène par Dominique Pitoiset © Mirco Magliocca

A rebours des dispositifs scénographiques dispendieux, l’espace, dessiné par Edoardo Sanchi et calibré par les lumières de Christophe Pitoiset, n’est ici meublé que de quelques éléments – le banc d’une église, une étroite causeuse et une desserte pour les appartements de Scarpia – et délimité au fond par une vaste toile noire tendue comme un épais rideau. Avec l’intervention d’un double de Tosca petite fille qui renverse l’éminence ecclésiastique avant le Te Deum du premier acte, s’échappe d’un confessionnal à l’heure où la diva est confrontée au chef de la police secrète, et entonne la chanson du berger, accompagnée par un prêtre – suggestion en filigrane disséminée dans le récit des abus dont a sans doute été victime le personnage dans son enfance et qui remonte à la surface des années plus tard –, cet artifice de tissu constitue l’une des trouvailles visuelles d’un spectacle qui fait affleurer les commotions de Tosca. A l’exemple de la promiscuité sur la banquette de Scarpia ou du meurtre mimé, les détails qui révèlent ces stigmates ne manquent pas dans cette lecture dépouillée où les personnages sont habillés par Nadia Fabrizio, dans l’esprit d’une reconstitution théâtrale, plus que dans un impossible souci de réalisme historique.

Tosca mis en scène par Dominique Pitoiset © Mirco Magliocca

Mais l’essentiel de ce travail resserré autour d’une direction d’acteurs nourrie d’intentions signifiantes, mais par moments un peu prudente, se concentre dans l’incarnation des personnages. Dans le rôle-titre, Monica Zanettin résume une fragilité reflétée par une intonation dramatique sans stéréotype alourdi de tragédienne, et qui s’esquisse dans le trouble mobile des traits du visage. Jean-François Borras affirme un Cavaradossi au lyrisme quasi animal dans les emportements rebelles mais d’une indéniable intensité dans le E lucevan le stelle. Dario Solari contraste avec un Scarpia tout de cruauté rentrée : l’aplomb et la réserve du chant condense une maîtrise qui fait éclater la violence sadique mieux que les expressions plus directement extraverties.

Tosca mis en scène par Dominique Pitoiset © Mirco Magliocca

Les figures secondaires ne sont pas négligées. Sulkhan Jaiani affirme la détresse hébétée d’Angelotti devant la rondeur bonhomme du Sacristain un peu veule mis en valeur avec gourmandise par Marc Barrard. Le Spoletta mordant de Grégoire Nour forme avec le Sciarrone solide de Yuri Kissin une paire de sbires complémentaires. Préparé par Anass Ismat, le Choeur de l’Opéra de Dijon, auquel se joignent les enfants de la Maîtrise de Dijon, participe à la présence déterminante des foules dans un drame emmené avec un instinct évident par Debora Waldman qui, a la tête de l’Orchestre Dijon Bourgogne, fait ressortir, à l’exemple des traits de cuivres soignés, la puissance cinématographique de la partition de Puccini.

Gilles Charlassier