Dirigé avec passion par Stefano Pace, l’Opéra Royal de Wallonie-Liège se devait d’inscrire dans sa saison 2023-2024 un des fleurons du bel canto, l’opéra « I Capuleti e i Montecchi » de Vincenzo Bellini (1801-1835), programmé du 19 au 28 mai 2024.
L’histoire de Roméo et de Juliette a inspiré maints chefs-d’œuvre. Il en est un qui s’écarte quelque peu du drame conçu par Shakespeare : c’est précisément l’ouvrage de Bellini, créé au Teatro la Fenice, à Venise le 11 mars 1830.
Juliette (Giulietta) n’est pas cette héroïne, inexorablement ballottée entre deux familles, mais elle est fière et prête à tout pour sauver son amour pour Roméo. Elle apparaît, ici, bien que passionnément amoureuse de Roméo, plutôt comme une victime des conflits des clans, hésitante, soumise à son père, le terrible Capellio. N’implore-t-elle pas Roméo de céder à sa douleur, c’est à dire de faire admettre qu’elle ne peut fuir avec son amant, en raison de son attachement à son père, fût-il tyran et cruel ?
Comme le rapporte justement le metteur en scène, Allex Aguilera, l’histoire imaginée par le librettiste Felice Romani met davantage en lumière l’affrontement sanglant de deux familles, plus que le récit d’un amour impossible, le dénouement demeurant la mort, stupide et tragique, des deux amants.

Si la musique de Bellini résulte pour une part d’une reprise non négligeable d’ouvrages antérieurs, elle n’en est pas moins souvent éblouissante: le compositeur italien est maître dans l’art d’alterner avec subtilité airs, duos et scènes d’ensemble, de conjuguer avec finesse, intériorité et violence. Une musique qui, si elle n’est pas exempte de délicatesse, peut devenir orageuse, voire déchaînée.
Bellini sait, plus que tout autre, tout sacrifier à la beauté du chant, à sa respiration. Il introduit subtilement, ça et là, un solo de violoncelle, notamment au début du IIème acte, plusieurs soli de cor qui parfois accompagnent « Giuletta », sans oublier le sublime solo de clarinette introduisant le choeur funèbre, celui du « faux » enterrement de l’héroïne.

La distribution est à la hauteur de l’événement: quasi exclusivement italienne, à l’exception du ténor russe Maxim Mironov, dans le rôle de Tebaldo, qu’il incarne de manière parfois acrobatique, parfois un peu tendue.
Émergent, souveraines, les voix de baryton — exceptionnelle — d’Adolfo Corrado pour Lorenzo, le confident de Giuletta et celle de basse de Roberto Lorenzi pour Cappellio, l’infâme père de la protagoniste.
Bellini a fait le choix de confier le personnage de « Roméo » à une voix de femme (mezzo-soprano), donc d’en faire un travesti. Là où les chanteuses se voient souvent raser leurs cheveux pour ressembler à des hommes, la queue de cheval de Raffaella Lupinacci lui donne, ici, un petit air voyou, rappelant un peu le catogan arboré par certains chefs de clans mafieux. Elle est pourvue d’un beau legato, sombre et viril, qui fait bien écho au délicat et émouvant soprano de Rosa Feola dans Giulietta qui a semblé fragile dans certaines attaques d’aigus, essentiellement au deuxième acte (fatigue due à ce rôle… écrasant ?).

L’artisan de cette réussite est, sans conteste, le chef italien Maurizio Benini qui, en belcantiste accompli, impulse le dynamisme et les contrastes nécessaires, bien suivi par un orchestre de l’Opéra Royal en pleine forme. Sa direction a permis de restituer cette oeuvre sombre et solaire, cette « tragédie lyrique« , selon la dénomination donnée par Bellini à son oeuvre. Il a rappelé, par sa direction, que c’est le chant qui est cœur de l’ouvrage, qu’il s’agisse des chœurs d’hommes ou des duos qu’il a dirigé à mains nues, en sculpteur des voix.
La mise en scène ne doit pas être oubliée, car elle participe pleinement à cette réussite: clarté, semble avoir été le maître mot d’Allex Aguilera qui utilise un plateau quasiment nu pour les 6 tableaux que compte l’ouvrage, quelques marches tout au plus, et un coffre très brièvement.

Quelques vidéos, pour une fois opportunes (Arnaud Pottier), sont projetées en noir et blanc : la première plongeant dans les préparatifs du mariage — imposé — de Giulietta et de Tebaldo, la seconde visualisant avec émotion le cortège funèbre du (faux) enterrement de l’héroïne.
Les costumes (Françoise Raybaud) ajoutent à l’atmosphère funèbre, sans la surcharger, les contrastes nécessaires pour reconnaître les deux familles: gris-noir pour les Capulets, blanc-rouge tendre pour les Montaigus, tous évoquant la première moitié du 19ème siècle, l’époque de la création… 1830 ?
Opéra Royal de Wallonie-Liège
19 mai 2024 (jusqu’au 28 mai)
« I Capuleti e i Montecchi » de Vincenzo BELLINI
Tragedia lirica en 2 actes
Direction musicale: Maurizio Benini
Mise en scène et décors: Allex Aguilera
« Giulietta »: Rosa Feola
« Romeo »: Raffaella Lupinacci
« Tebaldo »: Maxim Mironov
« Capellio »: Roberto Lorenzi
« Lorenzo »: Adolfo Corrado
Orchestre et Chœurs de l’Opéra Royal de Wallonie-Liège
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