La Bohème mise en scène par Orpha Phelan © Marc Ginot

La Bohème à Montpellier, un Puccini au sommet

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L’Opéra de Montpellier referme sa saison lyrique avec une nouvelle production de La Bohème, dans une mise en scène de Orpha Phelan à la fois pleine de vitalité et sensible aux détails. Sous la direction expressive de Roderick Cox, le plateau de jeunes solistes fait vibrer les émotions des personnages de Murger – et Puccini.

Si l’ouvrage est un pilier du répertoire, La Bohème prend l’allure d’un incontournable en cette année du centenaire de la mort de Puccini. Coproduit avec l’Irish National Opera, la nouvelle mise en scène conçue par Orpha Pelan rafraîchit, sans la trahir, la littéralité des péripéties des étudiants pauvres de Murger. Dessinés par Nicky Shaw, les décors et costumes ont un côté britannique de l’époque du compositeur, avec lequel se conjuguent les chorégraphies enlevées de Muirne Blommer qui apportent une touche d’élan Broadway au Café Momus.

La Bohème mise en scène par Orpha Phelan © Marc Ginot

Sous les lumières calibrées par Matt Haskins évoquant la nuit de Noël au Quartier Latin, ou l’aube à la Barrière d’Enfer sous le froid et la neige, les grands panneaux en perspective, moitié anthracite, moitié rouge, qui délimitent le dénuement de la mansarde et les deux lieux extérieurs des actes II et III, servent d’abord d’écrin à une attention aux détails mis en évidence avec une belle – et parfois rare – justesse. Pendant que Musetta, accompagnée du vieux bourgeois qui l’entretient, cabotine pour attirer l’attention de Marcello, celui-ci se jette dans les bras d’une jeune femme, à laquelle il glisse un billet à la fin de danse, pour faire croire à son indifférence. Les travailleurs massés derrière une grille sur l’enceinte des Fermiers généraux ou le cadre La Mer Rouge peint par Marcello comme enseigne de la taverne où il exerce ses talents confirment un habile sens de la scénographie qui donne toute ta force lors du dernier acte où les huissiers soldent les impayés sous l’oeil du propriétaire, emportant même la machine à écrire de Rodolfo, ne laissant que quelques cageots et un matelas usé. Pour poétique qu’il soit – avec par exemple le visage de Musetta en noir et blanc sur des grandes toiles à la façon d’une icône à la Attavanti dans Tosca -,  le réalisme de cette Bohème n’en efface pas la dureté.

La Bohème mise en scène par Orpha Phelan © Marc Ginot

Dans cette mise en avant de la puissance des émotions, sans jamais céder à la mièvrerie stéréotypée, Adriana Ferfecka incarne une Mimi aux faux airs de Nathalie Kosciusko-Moriset, dont la voix lyrique et colorée donne sa mesure tragique dans la seconde partie, quand point la fragilité des derniers instants. Julia Muzuchenko fait valoir avec une gourmandise irrésistible les minauderies virtuoses, très comédie musicale, de Musetta, sans oublier de laisser affleurer à l’heure du drame la touchante sincérité du personnage. Long Long fait palpiter la jeunesse à l’occasion impulsive de Rodolfo par une ligne lumineuse avec laquelle contrastent les crispations jalouses de Marcello, en une vérité qui n’entame pas l’intégrité du chant de Mikolaj Trabka. Dominic Sedgwick cisèle avec une précision remarquable les camaïeux de la faconde de Schaunard, quand le solide Dongho Kim impose la posture impassible du philosophe Colline. Yannis François assume le ridicule d’Alcindoro et Benoît – qui glisse chez ce dernier vers une satisfaction de possédant en recouvrant son bien.

La Bohème mise en scène par Orpha Phelan © Marc Ginot

Préparé efficacement par Noëlle Gény, le Choeur de l’Opéra de Montpellier est complété par les enfants de la Classe Opéra du programme Opéra Junior – une institution dans la métropole depuis bientôt 35 ans. Sous la baguette alerte de son nouveau directeur musical Roderick Cox, l’Orchestre national Montpellier Occitanie fait respirer avec autant de souplesse que d’énergie tous les chatoiements et les ressources dramatiques de la partition de Puccini. Le saut qualitatif de la fosse laisse entrevoir les promesses du mandat du jeune chef américain, qui peut hausser la formation montpelliéraine au sommet du paysage musical français. Une Bohème au succès plus que mérité – et que l’on verrait tourner avec plaisir!

Gilles Charlassier