Lio Kuokman (c) Tat Keng Tey
Lio Kuokman (c) Tat Keng Tey

Parfaite alchimie sino-japonaise dans le programme Rachmaninoff : Pacific Philharmonia Tokyo, Lio Kuokman et Niu Niu

4 minutes de lecture

Classicagenda s’est rendu à Tokyo, l’occasion d’un concert symphonique au pays du soleil-levant.
Le concert a eu lieu au Suntory Hall, la première salle de concerts classiques de la ville qui a été inaugurée en 1986 pour célébrer les soixante ans de production de whisky et vingt ans de production de bière par Suntory, la plus ancienne société de fabrication et de distribution de boissons alcoolisées au Japon.

Pour le concert du 18 mai, le Pacific Philharmonia Tokyo accompagne Niu Niu, le jeune pianiste chinois, dans un programme Rachmaninoff sous la baguette de Lio Kuokman le chef chinois. Le concert a eu lieu l’après-midi. Représentatif de l’élite japonaise, le public discipliné tiré à quatre épingles pénètre dans la salle et attend religieusement les artistes.

Les musiciens du Pacific Philharmonia Tokyo sont tout aussi disciplinés. Ils s’installent rapidement et efficacement sur scène. Concentré et attentif, le public participe au concert avec autant d’engouement que les musiciens sur scène.

Niu Niu, Pacific Philharmonia Tokyo, Lio Kuokman (c) Marine Park
Niu Niu, Pacific Philharmonia Tokyo, Lio Kuokman © Marine Park

Virtuosité technique et musicalité raffinée dans le RACH 2

Les concertos de Rachmaninoff ne sont plus des chevaux de bataille difficiles à dompter pour les jeunes asiatiques. Niu Niu fait partie de ces virtuoses qui n’ont pas peur de les affronter. Son sourire travaillé incarne l’image d’un artiste d’une carrière du premier rang. L’aisance sur scène se ressent même dans son jeu du RACH 2. Durant tout le concerto, il était en communion avec le public et avec l’orchestre tout en gardant son jeu extrêmement soigné et splendidement maniéré. Les changements de caractères entre différents passages sont menés aussi bien par le tempo que par les dynamiques. Notamment, sa belle accélération au climax est remarquable. Le soliste déploie sa palette d’expressivité dans la partie solo et parvient également à faire fondre le son du piano dans l’orchestre pour en faire la partie intégrante.

Le jeu de l’orchestre japonais, avec une belle unité de son, est d’une perfection technique (quel tutti !). La musique revêt la texture d’un beau velours enveloppant toute la salle. Après le sommet de la catharsis, le public ovationne les artistes dans un mélange d’excitation et de gratitude. Pour répondre à cette ovation, le soliste offre, avec un brillant showmanship lisztien, un étincelant bouquet de bis de grands tubes – 5e symphonie de Beethoven, Marche turc de Mozart, Rapsodie hongroise de Brahms, Polonaise de Chopin, Concerto de Tchaikovski, la Campanella de Liszt…jusqu’à un bel air d’opéra de Puccini.

Niu Niu, Pacific Philharmonia Tokyo (c) Marine Park
Niu Niu, Pacific Philharmonia Tokyo © Marine Park

Optimisme et Euphorie pour la deuxième symphonie

L’âge moyen des membres du Pacific Philharmonia Tokyo semble se situer autour de 30 – 35 ans, je dirais… La concentration de ces jeunes musiciens d’un niveau instrumental très élevé est remarquable. On constate dans la partie contrebasse, la présence de quelques archets allemands, ce qui n’est pas sans rappeler la rigueur de l’école de l’archet germanique.

L’orchestre fait entendre clairement le thème important. Celui du 3e mouvement déjà annoncé vers la fin du 1er mouvement est un bel exemple. La baguette de Kuokman dégage tantôt une souplesse tantôt une rigueur. Il fait sortir le Dies Irae, la marque de fabrique du compositeur russe, dès le début du deuxième mouvement. Dans la partie fugue, différentes lignes s’entremêlent et se frottent mais la centaine de musiciens avancent ensemble dans le même sens. Le 3e mouvement sonne comme un climax de l’œuvre sous la baguette du chef chinois. Le thème principal se partage entre différents solos : cor, violon, hautbois, clarinette, flute… Certes, on aurait aimé entendre un peu plus de spontanéité et de personnalité dans les passages de solo. Tout de même c’est une unité musicale extrêmement bien construite. L’adaptation du thème nostalgique du 3e mouvement par Eric Carmen pour son tube « Never gonna fall in love again » a rendu l’œuvre mondialement célèbre dans les années 1970, ce dont le public du Suntory Hall semble se rappeler en le chantonnant discrètement. Le 4e mouvement démarre vigoureusement en majeur. Un bel élan d’optimisme se projette. Le chef chinois mène sa baguette pour accentuer le développement du mouvement vers la réapparition de Dies Irae.

Artistes du premier rang de l’Asie

Le chef chinois Lio Kuokman, le deuxième prix du Concours International de direction d’orchestre Svetlanov à Paris en 2014 (il y obtient également le prix public et le prix d’orchestre), est le directeur artistique du Macao International Music Festival et le chef résident du Hong Kong Philharmonic Orchestra. Lio Kuokman a été le premier chef assistant chinois du Philadelphia Orchestra.

Niu Niu (c) hungmc
Niu Niu © Hungmc

Pianiste virtuose d’origine chinoise, Niu Niu est quasi inconnu dans l’Hexagone mais jouit d’une popularité de grande échelle à l’international. Admis en 2014 à la fameuse Juilliard School comme boursier, Niu Niu y ontient son diplôme en 2018. Il obtient le Pearl Awards au London’s Royal Festival Hall en y jouant le 1er concerto de Chostakovitch sous la baguette de son mentor Leslie Howard où le Roi Charles III y était présent, alors le Prince de Galles. En 2009 il est devenu le plus jeune artiste ayant donné un récital solo au Suntory Hall et au National Centre for the Performing Arts à Beijing. Niu Niu a déjà donné des centaines de concerts à l’étranger et sa renommée s’est construite grâce à ses représentations lors de nombreux événements officiels présidés par les gouvernements de la Chine, la Russie, l’Inde, le Brésil et l’Afrique du sud…etc.   A l’instar de Lang Lang, il contribue à rendre la musique classique accessible à la jeune génération.

Artiste de Decca Classics, il a déjà sorti deux albums : « Fate & Hope » et « Lifetime ». Dans le cadre de la campagne de son nouvel album « Tchaïkovski » incluant le 1er concerto et la 6e symphonie, Niu Niu lance sa tournée en Chine, au Japon, aux Etats-Unis et en Europe pour la saison 2024/2025.

Le Pacific Philharmonia Tokyo a été fondé en 1990. Né au départ sous le nom du Tokyo New City Orchestra, la phalange japonaise a été renommée Pacific Philharmonia Tokyo en 2022, l’année où l’orchestre a accueilli Norichika Limori au titre de directeur musical sous leur philosophie de l’harmonie, la paix et l’amour que représentent le Pacific.

 


Pacific Philharmonia Tokyo / Lio Kuokman / Niu Niu

Suntory Hall, Tokyo, le 18 mai 2024

 

 

Membre du Syndicat Professionnel de la critique Théâtre, Musique et Danse, Marine partage ses émotions au travers de ses chroniques. Marine Park est rédactrice de différents médias spécialisés dans la musique classique. Diplômée du cursus professionnel « Administrateur / Producteur Projets Musicaux » à l’Université de Paris, Marine est conseillère artistique et développe divers projets artistiques.
(c) Jean Grisoni