L’Opéra de Lyon présente au public le Béatrice et Bénédict qui avait été joué à huis clos pendant la crise sanitaire. Le spectacle de Damiano Michieletto, qui bouscule un peu l’opéra de Berlioz, permet de découvrir la fraîcheur lyrique de la Héro campée par Giulia Scopelliti, soliste du Lyon Opéra Studio, lequel fournit l’essentiel du plateau vocal de la production.
Ouvrage de la maturité de Berlioz alors qu’il venait d’achever sa grande fresque inspirée par Virgile, Les Troyens, Béatrice et Bénédict concrétise un projet que le compositeur avait esquissé près de trente ans avant, à partir de la comédie de Shakespeare Beaucoup de bruit pour rien. Dans la tradition de l’opéra comique, l’ouvrage mêle des passages parlés avec la partition musicale, pour faire vivre un argument réduit à l’éternelle convention des caractères contraires finissant en épousailles, et qui sert surtout d’écrin aux ambivalences mélancoliques de la musique affleurant sous la comédie avec la quintessence de la subtilité berliozienne.

Les metteurs en scène s’accommodent diversement de cette apparente faiblesse dramatique, souvent sans hésiter à la défigurer, avec un narrateur à marionnettes pour Dan Jemmett, ou à chercher une contextualisation plus consistance, dans un clan mafieux avec Pierre-Emmanuel Rousseau. Conçue au cœur de la pandémie de covid, la lecture de Damiano Michieletto n’échappe pas à ce travers. Dans la blancheur clinique du décor de Paolo Fantin, sous les lumières d’Alessandro Carletti, Somarone – pour lequel Ivan Thirion n’a pas tout à fait le caractère de basse bouffe qu’on y attend – s’entoure de micros et de bandes pour capter, avec un systématisme presque maniaque, les aliénations latentes du choix matrimonial, à la manière d’une parodie de Don Alfonso. Si les casques suggèrent l’isolation du désir et du fantasmes, la distanciation semble dater d’une période où elle était sanitairement imposée. On peut s’amuser du matelas déchiré pendant l’ouverture, mais l’apparition du singe que Bénédict préférerait à la femme esquisse dès l’ouverture un propos didactique appuyé plus tard par les deux danseurs en tenue d’Adam et Eve, déambulant dans une épaisse forêt vierge de paradis perdu, puis enfermés dans des cages en verre suspendues à l’heure des accords notariaux, tandis qu’en lettres de néons sur le devant de scène, Somarone complète au fil du spectacle l’enseigne « Bénédict l’homme marié ». Les arrangements de la société se révèlent sans doute des pièges pour domestiquer la spontanéité de la nature. Mais cette explicitation anthropo-philosophique, qui tenaille parfois les metteurs en scène foisonnant d’idées et place l’entracte, un peu au mépris du crescendo expressif, avant le duo nocturne concluant le premier acte, ne trahit-elle pas les ambiguïtés suggérées par l’écriture de Berlioz ?

Le génie singulier du compositeur se révèle également malmené dans la fosse. Avec sa baguette à la précision un peu trop monolithique, Johannes Debus manque la versatilité, à la fois tendre et mordante, de la pulsation berliozienne. La qualité des pupitres lyonnais ne parviennent pas toujours à faire respirer la souplesse et la clarté de la polyphonie de timbres.

Heureusement la distribution vocale réserve plus de satisfactions. Seule à ne pas être membre du Lyon Opéra Studio, Cecilia Molinari privilégie en Béatrice les couleurs de l’insoumission sentimentale en un mezzo nourri, à défaut d’être sans reproche dans la déclamation. Robert Lewis affirme en Bénédict une jeunesse vaillante et nerveuse qui résume l’ironie du célibataire faussement endurci – même si celle-ci pourrait s’entendre avec un soupçon de nuances supplémentaires. En Héro, Giulia Scopelliti constitue la plus belle incarnation de la soirée, avec une fraîcheur aussi sincère que délicatement fruitée, et un naturel dans la ligne qui fait tout le charme de son élégance sans affectation. Thandiswa Mpongwana se distingue par l’homogénéité de ses interventions en Ursule, quoique la tessiture ne corresponde pas exactement au contralto qui siérait au personnage. Pawel Trojak et Pete Thanapat s’acquittent sans faiblesse des répliques de Claudio et Don Pedro. Quant aux choeurs, ils sont préparés honnêtement par Benedict Kearns et Guillaume Rault. Si ce Béatrice et Bénédict est présenté « avec la complicité du Festival Berlioz », force est d’admettre que les mânes d’Hector pourraient espérer être mieux servis.
Gilles Charlassier
