Siqian Li (c) Troy Ye
Siqian Li (c) Troy Ye
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Voyage among Fragments, Siqian Li- une mosaïque sensible, reflets intimes

3 minutes de lecture

Formée au Central Conservatory of Music de Pékin, au New England Conservatory de Boston puis au Royal College of Music de Londres, où elle a notamment reçu la Chappell Medal Piano Competition, la pianiste Siqian Li s’est déjà distinguée par la clarté de son jeu et la richesse de sa palette sonore. L’artiste publie  son premier album solo, Voyage among Fragments, le 6 mars 2026 sous le label Sagitta Musica.

Conversation avec l’artiste à propos de son premier album

Votre premier album place la transcription au centre du projet. Pourquoi ce choix comme langage principal ?


La transcription me permet d’aborder des œuvres familières sous un angle neuf. Ce n’est pas une simple réduction ni un transfert d’instrument : à son meilleur, c’est une recréation. Une pièce renaît dans un autre temps, avec une autre lumière. Cela correspond profondément à ma manière de vivre la musique : on ne rencontre jamais une œuvre une seule fois. Elle traverse les époques, les interprètes, les sensibilités, et chaque passage y laisse une trace. La transcription fait partie de cette vie continue.

Est-ce aussi une manière de repenser la transmission de la musique classique ?

Oui. La musique classique ne doit pas rester un patrimoine figé que l’on admire à distance. Elle doit demeurer vivante, perméable, capable de se renouveler. La réinterprétation a toujours fait partie de la tradition. Les transcriptions nous invitent à redécouvrir des pages connues avec des oreilles neuves et créent un lien entre mémoire et découverte — exactement l’esprit de Voyage among Fragments, pensé comme un jeu d’échos et de métamorphoses.

Votre programme traverse des univers très différents, de Maurice Ravel à George Gershwin, de Charles Trenet à Chu Wanghua et Charles Gounod. Comment ces cultures dialoguent-elles en vous ?

Mon identité artistique n’appartient pas à une seule culture. Elle s’est construite avec le temps, à travers les expériences et les musiques qui m’ont profondément touchée. Le répertoire français a façonné mon sens de la couleur et de l’élégance. Mon héritage chinois nourrit une intériorité très ancrée en moi. La musique américaine, notamment Gershwin, a libéré une spontanéité rythmique et une forme d’ouverture. Ces influences ne sont pas juxtaposées : elles forment aujourd’hui mon langage musical.

Vous parlez de “fragments” de mémoire. Y a-t-il un moment décisif derrière cet album ?

Pas vraiment un tournant unique. L’album est né d’une accumulation d’expériences : rencontres discrètes, musiques persistantes, lieux marquants, transformations intérieures révélées avec le temps. Peu à peu, mes racines chinoises, mes années américaines, ma formation à Londres et mon lien profond avec la culture française ont cessé d’être séparés. Ils se sont mis à dialoguer — et ce dialogue est devenu le récit de cet album.

Ce premier disque affirme une voix personnelle plutôt qu’une confrontation avec le “grand répertoire”. Pourquoi ce positionnement ?

Je ne voulais pas ajouter une version de plus à des œuvres déjà magnifiquement enregistrées. La question essentielle était : quel est le langage artistique le plus sincère pour moi aujourd’hui ? Dans un paysage discographique si riche, l’enjeu pour un jeune artiste est d’apporter une présence vivante, fidèle à son intuition et à son processus créatif. C’est ainsi que la tradition reste en mouvement.

Voyage-among-fragments-Siqian-Li
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Itinéraire personnel

Pour ce premier enregistrement, Siqian Li fait un choix audacieux : placer la transcription au centre de son propos artistique. Plutôt que de s’inscrire dans la tradition du grand répertoire tel qu’il est abondamment documenté au disque, elle propose un itinéraire personnel où le piano devient tour à tour orchestre, voix et mémoire. Ravel ouvre le programme avec La Valse dans la transcription d’Alexander Korsantia, fruit d’un travail étroit avec son ancien professeur à Boston. Gershwin, dans Rhapsody in Blue, convoque les années américaines de la pianiste et son attrait pour l’énergie libre du jazz. Les chansons de Charles Trenet revisitées par Alexis Weissenberg rappellent son lien intime avec la culture française, tandis que Jasmine Flower Fantasia de Wang-hua Chu résonne comme un retour aux sources, entre héritage chinois et dialogue interculturel.

À travers ces œuvres, l’album dessine un paysage intérieur fait de souvenirs, de transformations et de rencontres. Loin d’un simple assemblage de pièces brillantes, Voyage among Fragments se présente comme une mosaïque sensible où chaque page devient l’écho d’une étape de vie. En clôturant le disque avec la Méditation sur le 1er Prélude de J.S. Bach de Gounod, Siqian Li invite l’auditeur à un moment de recueillement, comme une respiration apaisée après ce voyage entre cultures et mémoires.

Avec ce premier album, la pianiste affirme d’emblée une voix singulière : celle d’une artiste qui revendique curiosité, ouverture et sincérité comme fondements d’une tradition vivante.

Site de l’artiste

Membre du Syndicat Professionnel de la critique Théâtre, Musique et Danse, Marine partage ses émotions au travers de ses chroniques. Marine Park est rédactrice de différents médias spécialisés dans la musique classique. Diplômée du cursus professionnel « Administrateur / Producteur Projets Musicaux » à l’Université de Paris, Marine est conseillère artistique et développe divers projets artistiques.
(c) Jean Grisoni