Un vent chaud traverse le paysage discographique français. Fondé par Pierre-Yves Lascar, le nouveau label Habanero se consacre à la redécouverte des musiques d’Amérique latine d’hier et d’aujourd’hui. Sa naissance sera célébrée lors d’une soirée de lancement le 25 mars au 360 (Paris, 18e), temps fort pensé comme un manifeste artistique et festif.
Entre exigence artistique et esprit d’exploration, le projet affirme une ambition claire : révéler des répertoires encore trop peu présents dans les catalogues européens et leur offrir une vie durable, du disque à la scène.
Cette nouvelle aventure prolonge naturellement le parcours de son fondateur, déjà à l’origine du label Artalinna et du festival Les Nuits Oxygene, dédié aux passerelles entre musique classique et électronique. Avec Habanero, le cap se fixe vers l’Amérique latine, continent musical d’une richesse foisonnante, souvent réduit à ses élans rythmiques mais dont la profondeur harmonique et la densité poétique méritent une écoute renouvelée.
Porté par le plaisir de la découverte et la rencontre d’interprètes engagés, le label défend des compositeurs et des esthétiques rarement mis en lumière. Car derrière l’évidence de la danse affleurent des architectures savantes, des jeux de contrastes subtils et une puissance d’évocation singulière où mélodie et matière sonore se fondent avec sensualité.

Pierre-Yves à propos du projet Habanero :
Quelle vision artistique et culturelle guide ce nouveau label dédié aux musiques d’Amérique latine ?
Le patrimoine musical latino-américain regorge de merveilles encore largement négligées en Europe occidentale, où même les mélomanes les plus cultivés tendent parfois à le juger à l’aune de leur propre héritage culturel, souvent de manière réductrice. L’histoire de la musique ne se résume pourtant pas à une progression linéaire dont l’objectif serait le seul dépassement technique du passé.
Pour des raisons à la fois sociologiques et politiques, l’Europe occidentale a parfois oublié le besoin profondément humain — presque viscéral — de s’exprimer par le son et par les instruments. Dans cette perspective, les critères esthétiques ou l’idée de « progrès » en musique s’effacent au profit d’éléments plus fondamentaux, partagés au sein d’une communauté. C’est notamment le cas du rythme et de la pratique dansée, qui imprègnent durablement la création musicale du continent latino-américain, au-delà des genres et des esthétiques.
Le label Habanero souhaite ainsi s’entourer de musiciens particulièrement sensibles à cette dimension, car elle garantit une fidélité à l’esprit même de la création musicale en Amérique latine. Il ne s’agit pas simplement de promouvoir des interprètes issus de la scène « classique » dans des programmes exotiques de compositeurs sud-américains, mais de porter un projet à la fois artistique et socio-musicologique visant à révéler, dans des conditions de production exigeantes (prise de son, direction artistique, éditorial), les spécificités à la fois typées et profondément universelles du paysage sonore latino-américain.
Au-delà du disque, vous évoquez un « laboratoire » vivant entre scène, création et transmission. Comment envisagez-vous de faire dialoguer ces répertoires avec les publics ?
Je ne souhaite pas confiner Habanero à la seule production phonographique. Mon ambition est avant tout de partager ces multiples beautés, proches ou lointaines, et de permettre au public de ressentir physiquement la poésie intense qui émane des répertoires latino-américains.
L’un des projets centraux serait la création d’un festival dédié, permettant de faire connaître ce patrimoine, d’expérimenter de nouveaux programmes et de croiser des disciplines intrinsèquement liées, comme la musique et la danse. Il s’agirait également de rapprocher des pratiques musicales apparemment éloignées — jazz, tradition orale ou répertoire classique — dans un espace de créativité libre et stimulante. Ce festival pourrait remettre au cœur de la pratique musicale quelque chose de l’ordre de l’impromptu et favoriser des rencontres artistiques inattendues.
Il pourrait également s’accompagner de master classes et d’un concours d’interprétation, afin de promouvoir ces répertoires et de révéler de nouveaux musiciens particulièrement sensibles à leur esprit.
Enfin, pour que l’ensemble demeure toujours une fête, les futures productions du label intégreront progressivement d’autres dimensions artistiques. La dimension picturale est déjà présente — avec les dessins de S. Cerveau dans l’album Villa-Lobos / Santoro enregistré par le pianiste Marcos Ladrigal — et pourra s’ouvrir à d’autres formes d’expression : poésie, photographie, voire gastronomie.
Démarche de laboratoire du disque à la scène
La première parution, attendue le 20 mars 2026, prend la forme d’un double album confié au pianiste cubain Marcos Madrigal. Intitulé Santoro • Villa-Lobos — Métamorphoses du piano brésilien, l’enregistrement réunit deux figures majeures de la musique brésilienne : Heitor Villa-Lobos et Cláudio Santoro, dont l’œuvre demeure rarement jouée en France.
Chez Villa-Lobos, le folklore irrigue une écriture flamboyante, où danse, couleur et énergie rythmique façonnent de vastes formes ( Ciclo brasileiro, Chôros n°5, Bachiana brasileira n°4 ). Santoro, lui, cultive une veine plus intérieure : ses Paulistanas et Préludes dessinent un art de la condensation, fait de formes brèves, ciselées, presque abstraites. Une économie de moyens qui ouvre un espace d’une poésie troublante.
Conçu comme un objet d’évasion, l’album s’accompagne d’un carnet réunissant neuf dessins originaux de Stéphane Cerveau, librement inspirés par l’écoute.

Interprétation habitée et lumineuse de Marcos Madrigal
Né à La Havane en 1984, Marcos Madrigal s’impose depuis plusieurs années sur les scènes internationales par la finesse de son toucher et son art des timbres. Son parcours résonne intimement avec ces répertoires : comme les compositeurs brésiliens, la tradition musicale cubaine — de Amadeo Roldán à Alejandro García Caturla — a profondément exploré les liens entre folklore, modernité et recherche sonore. Une filiation esthétique qui nourrit ici une interprétation à la fois habitée et lumineuse.
Une soirée pour célébrer la naissance du label
Habanero organise une soirée de lancement le 25 mars 2026 au 360 (Paris, 18e), lieu emblématique ouvert aux esthétiques du monde. La soirée réunira Marcos Madrigal et le pianiste Patrick Hemmerlé pour deux sets consacrés aux œuvres rares du répertoire brésilien du XXᵉ siècle. Une manière d’affirmer la volonté d’Habanero de faire vivre ces musiques au contact direct du public, dans une dynamique de laboratoire appelée à s’épanouir au fil des saisons.
