Klaus Mäkelä, Yunchan Lim (c) Mathias Benguigui
Klaus Mäkelä, Yunchan Lim (c) Mathias Benguigui

Klaus Mäkelä, Yunchan Lim et l’Orchestre de Paris : un triptyque symphonique sous tension et lumière

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Le 5 juin à la Philharmonie de Paris, l’Orchestre de Paris, sous la baguette de Klaus Mäkelä, accueillait Yunchan Lim, jeune phénomène du piano, dans un programme d’une rare intensité. Une soirée sous haute tension artistique, où la musique a vibré de vie et de souffle.

Envol en légèreté et clarté, Le Tombeau de Couperin

Cette œuvre, qui rappelle combien Ravel fut un maître de l’orchestration, trouva ici un équilibre entre raffinement des couleurs et articulation des contrastes. Si l’introduction manquait brièvement d’homogénéité, Klaus Mäkelä a rapidement recentré l’écoute. Le dialogue entre bois et cordes fut rendu avec une délicatesse mettant en valeur l’élégance de l’écriture ravélienne.

Klaus Mäkelä, Yunchan Lim (c) Mathias Benguigui
Klaus Mäkelä, Yunchan Lim (c) Mathias Benguigui

Alchimie de voltige, densité et délicatesse, Rach 4

Le quatrième concerto de Rachmaninoff, trop souvent éclipsé par ses deux prédécesseurs plus célèbres, exige des interprètes une virtuosité implacable. L’œuvre des années américaines du compositeur russe (esquissée en Russie avant son exil de 1917, affinée à New York en 1926 et finalisée à Dresde peu de temps après), sous influence du jazz et d’un certain désenchantement, fut longtemps marginalisée au concert. Ce soir, Yunchan Lim a fait briller cette œuvre de toute sa modernité et de sa splendeur avec sa propre vision.

À peine arrivé sur scène, le jeune pianiste salua brièvement le public avant de se jeter littéralement sur le Steinway. Son autorité était évidente dès les premières mesures. L’orchestre mit un instant à le rejoindre dans sa fougue, mais Klaus Mäkelä ajusta immédiatement la dynamique et les tempi.

On aurait dit que le piano s’éveillait sous les doigts de Yunchan Lim (Allegro vivace). Tantôt ses attaques, habilement brutales, semblaient bousculer l’instrument pour en faire surgir une respiration profonde, presque animale ; tantôt la fougue cédait la place aux murmures des passages pianissimi, d’une souplesse languissante — marque de fabrique du pianiste coréen.

Dans le mouvement lent (Largo), son toucher laissait deviner des inflexions jazzistiques, avec un phrasé libre, presque improvisé. Une élégance nonchalante, étirée comme une longue respiration. Le jeune virtuose s’effaçait subtilement des solos de vents (quelle belle flûte !)  devenant un accompagnateur sensible, tout en restant en phase avec Mäkelä et l’orchestre. Son jeu, d’une spontanéité maîtrisée, témoignait d’un parfait contrôle. Une décontraction apparente, jusque dans les gestes — un revers de main pour écarter une mèche de cheveux…

Le dernier mouvement (Allegro vivace) fut mené tambour battant : virevoltant, incandescent, d’une énergie foudroyante. Un souffle vital. Une transe musicale partagée, jusqu’à une apothéose rythmique presque sauvage.

À l’écoute de cette interprétation, revenait en mémoire l’enregistrement mythique d’Arturo Benedetti Michelangeli avec le Philharmonia Orchestra dirigé par Ettore Gracis, en 1957. Tout comme Michelangeli à son époque, Yunchan Lim redonne aujourd’hui ses lettres de noblesse au « Rach 4 », longtemps relégué dans l’ombre des « Rach 2 » et « Rach 3 ».

À seulement vingt ans, Yunchan Lim joue avec une sincérité absolue, fidèle à sa propre vision de l’œuvre, sans se soucier de plaire ou d’impressionner. Cette franchise instinctive, intuitive, touche droit au cœur. L’alliance de Klaus Mäkelä, Yunchan Lim et de l’Orchestre de Paris a donné lieu à une forme de jubilation collective. Une sorte d’épanouissement à trois, comme un surf orchestral sur les tumultes d’une mer tantôt douce, tantôt déchaînée. Mäkelä, toujours aussi expressif, guidait ses musiciens non seulement de la baguette, mais du regard, du corps, avec cette ferveur communicative qui fait de lui l’un des chefs les plus inspirants de sa génération.

Orchestre de Paris, Klaus Mäkelä, Yunchan Lim (c) Mathias Benguigui
Orchestre de Paris Klaus Mäkelä (c) Mathias Benguigui

Saint-Saëns, grandeur orchestrale

Après l’intensité concentrée du concerto de Rachmaninoff, la soirée basculait dans une autre forme de grandeur avec la Symphonie n°3 « avec orgue » de Saint-Saëns, monument orchestral à la fois lyrique et solennel qui venait clôturer la soirée dans une explosion de puissance sonore ébouriffante. Composée en 1886 et dédiée à Franz Liszt, l’œuvre incarne l’apogée de la grande symphonie française du XIXe siècle, un demi-siècle après la Symphonie fantastique de Berlioz, dont elle prolonge l’élan novateur tout en y intégrant l’héritage lisztien de la forme cyclique et du développement thématique.

Mäkelä installe, dans le Poco adagio, un climat d’introspection. Sa direction, souple et concentrée, fait émerger les résonances liturgiques de ce mouvement, presque méditatif.

L’Allegro moderato, plus dramatique, fait entendre l’un des thèmes principaux, immédiatement reconnaissable, que Saint-Saëns transformera au fil des mouvements avec une maîtrise toute lisztienne. Certains passages semblent convoquer l’univers féerique du Carnaval des animaux – on pense notamment à l’ »Aquarium » – que Saint-Saëns composait en parallèle. Ici, Mäkelä dirige avec une finesse quasi narrative : le pupitre des cordes y brille par sa fluidité, tandis que les bois évoquent un véritable conte symphonique.

L’utilisation conjointe d’un orgue et d’un piano à quatre mains enrichit l’écriture orchestrale sans jamais verser dans le spectaculaire gratuit. Resté discret durant la première moitié de l’œuvre, l’orgue de la Philharmonie – magnifiquement tenu par Lucile Dollat – surgit avec éclat dans le Maestoso final, déclenchant un véritable séisme sonore. C’est là que Mäkelä affirme pleinement son autorité : gestes amples, engagement total, il entraîne l’orchestre dans une montée inexorable vers l’apothéose.

Le public, littéralement happé par cette puissante architecture sonore, est resté suspendu, avant d’ovationner avec ferveur une interprétation tenant autant du cérémonial que du concert. Rarement l’orgue de la Philharmonie, majestueux mais souvent discret, s’était offert au regard et à l’oreille avec une présence aussi éclatante. La Philharmonie de Paris s’est alors métamorphosée, l’espace d’une soirée, en un terrain de jeu vibrant où swing, tension, et lyrisme se sont harmonieusement entremêlés.

Membre du Syndicat Professionnel de la critique Théâtre, Musique et Danse, Marine partage ses émotions au travers de ses chroniques. Marine Park est rédactrice de différents médias spécialisés dans la musique classique. Diplômée du cursus professionnel « Administrateur / Producteur Projets Musicaux » à l’Université de Paris, Marine est conseillère artistique et développe divers projets artistiques.
(c) Jean Grisoni