Le mercredi 4 juin, l’association Les Moments Musicaux des Alpes-Maritimes a présenté le deuxième concert de sa 10ᵉ saison à la cathédrale Sainte-Réparate de Nice.
Le programme intitulé Canto al sole (« Chant au soleil ») a été conçu par le ténor Emiliano Gonzalez Toro comme une traversée musicale de l’Italie : du Nord au Sud, des villes embrumées de Crémone et Mantoue où régna Monteverdi aux clartés méridionales de Naples chères à Falconieri.
Toro a expliqué au public que ce parcours géographique n’était qu’un prétexte à une exploration plus vaste de la richesse stylistique de la musique italienne du XVIIᵉ siècle. Libéré de l’ordre figé du programme imprimé, il a fait alterner airs savants et pièces populaires, proposant un itinéraire musical vivant, contrasté et profondément expressif.
Si l’Italie baroque évoque souvent la figure flamboyante des castrats, Toro et l’ensemble I Gemelli démontrent avec force que le répertoire pour ténor mérite une attention tout aussi soutenue. Pour ouvrir le concert, ils ont interprété des œuvres rares de Francesco Rasi (1574–1621), compositeur et premier Orphée dans L’Orfeo de Monteverdi (1607). Les airs de Rasi, d’une expressivité saisissante, répondent à la virtuosité d’une chaconne de Giovanni Felice Sances (v. 1600–1679), révélant toute la diversité esthétique de l’époque.
Parmi les pièces plus connues, Amarilli mia bella de Giulio Caccini fut chantée avec un rubato très libre, dans un dépouillement expressif magnifié par le jeu subtil d’Alice Letort au théorbe.

Bien que le regard du public se porte naturellement sur Toro, les musiciens de l’ensemble I Gemelli se sont affirmés comme de véritables partenaires, en parfaite symbiose artistique. Pour cette soirée niçoise, l’ensemble réunissait Marie-Domitille Murez (harpe triple), Alice Letort (théorbe et guitare), Teodoro Baù (viole de gambe) et Annabelle Luis (basse de violon). L’absence de violon et d’alto a permis à la voix du ténor de s’épanouir librement, mais les instrumentistes n’en ont pas moins enrichi l’architecture sonore : bien plus qu’une simple basse continue, ils ont tissé un contrepoint raffiné aux lignes vocales.
Grâce à l’interprétation sensible de Marie-Domitille Murez, la harpe s’est imposée comme un pilier de l’ensemble, apportant clarté, légèreté et souplesse à l’accompagnement du chant. Les pièces instrumentales intercalées offraient à Toro de précieux moments de répit tout en mettant en valeur la virtuosité des musiciens. Dans les pièces d’inspiration populaire, Letort a troqué le théorbe pour la guitare, donnant à la musique un mordant rythmique plein de saveur. Baù et Luis, quant à eux, ont fait jaillir de leurs archets des effets en ricochet d’une grande intensité.
Le concert s’est achevé sur La Canzone di Cecilia, chanson traditionnelle calabraise narrant le dilemme poignant d’une jeune femme tiraillée entre fidélité et trahison pour sauver son fiancé d’un capitaine sadique. Toro en a fait une véritable scène d’opéra, incarnant chaque personnage avec intensité, allant des accents tranchants aux murmures les plus feutrés.
Alors que cette dernière pièce évoque la violence ténébreuse du Caravage, le bis pétillant—E vivere e morire de Falconieri—a ramené lumière et joie, concluant avec panache un concert exceptionnel. Le public, conquis, est reparti avec le sentiment rare d’avoir vécu un moment de musique ancienne d’une exigence artistique absolue, comme sait en proposer l’association des Moments Musicaux des Alpes-Maritimes.

