Du 4 au 6 juillet 2025, le paisible village normand de La Feuillie a accueilli la première édition officielle du Festival La Feuillie Classic, née d’un week-end musical déjà bien installé depuis quatre ans. Porté avec passion par le violoncelliste Henri Demarquette et son fils, le pianiste Victor Demarquette, cet événement réunit artistes de renom, public local et institutions engagées, dans une ambiance intergénérationnelle et conviviale.
Un programme ambitieux entre chefs-d’œuvre et création contemporaine
Le concert d’ouverture, donné dans l’église Saint-Eustache, a offert un moment de grâce musical autour de trois œuvres : Quatuor avec piano n°3 en do mineur de Johannes Brahms, Dialogues pour violoncelle et piano de Cyprien Lengagne (création mondiale), Quintette pour piano et cordes en mi bémol majeur de Robert Schumann.
Les deux grandes pages de musique de chambre, de Brahms et Schumann, ont permis aux Demarquette père et fils de faire preuve d’une complicité musicale remarquable, entourés de leurs amis musiciens engagés.
Dans le quatuor de Brahms, les cordes de Kerson Leong (violon) et Paul Zientara (alto), constamment unies, déploient un lyrisme intense et sombre, brillamment soutenu par le toucher brahmsien de Victor Demarquette (Allegro non troppo). Après l’ambiance palpitante du Scherzo – Allegro, le violoncelle de Henri Demarquette nous chante une nostalgie poignante avec son archet tendre (Andante). Quels tourments amoureux chez Brahms, envers Clara Schumann bien sûr, dans ce véritable « Werther instrumental » ! Le tout s’achève dans une élégante sérénité retrouvée, avec le dernier mouvement (Allegro comodo).

Il n’y avait quasiment aucune annotation ni doigté sur la partition du quintette de Schumann que tenait Jean-Frédéric Neuburger (le pianiste) — signe d’une maîtrise et d’une liberté musicale, sans doute ! Le pianiste ne se contente pas de maîtriser l’œuvre : il orchestre avec finesse l’osmose de l’ensemble constitué de jeunes musiciens réunis autour de lui : Kerson Leong, Daniel Neuburger (violons), Paul Zientara (alto), Cyprien Lengagne (violoncelle). Au piano, Jean-Frédéric Neuburger s’impose comme un véritable chef d’ensemble. À l’écoute de ses partenaires, il les guide avec une attention constante, son regard ne cessant de se tourner vers eux.
Les cinq chambristes ouvrent l’Allegro brillante avec un jeu éclatant et un élan héroïque. La marche funèbre (In modo d’una marcia) s’enchaîne avec un lyrisme teinté de mélancolie. Les cordes y font monter une tension dramatique que le piano de Jean-Frédéric Neuburger soutient avec retenue, jusqu’à l’Agitato, où il prend le devant de la scène et libère cette tension dans une apothéose dramatique. Le Scherzo. molto vivace explose dans une belle frénésie collective : les cinq musiciens s’élancent dans une course musicale parfaitement synchronisée. Le finale (Allegro ma non troppo) couronne ce moment de grâce avec une fugue brillante, exprimant une joie collective et culminant dans une conclusion triomphale — véritable proclamation festive pour l’ouverture du festival.

La création contemporaine n’était pas en reste. Pour cette première édition, le festival a commandé une œuvre à Cyprien Lengagne, compositeur et violoncelliste suisse né en 2000. Il a écrit Dialogues pour violoncelle et piano, pièce expressive d’une durée de 7 minutes, véritable hommage aux deux directeurs artistiques. Il a également tenu la partie de violoncelle dans le quintette de Schumann, apportant à l’ensemble un ancrage solide et une belle souplesse d’archet.
Un festival engagé et ouvert
La Feuillie Classic, ce n’est pas seulement un rendez-vous musical d’excellence : c’est aussi un festival engagé aux côtés des acteurs locaux. Des concerts ont été organisés à l’EHPAD et dans l’usine Danone du village, soulignant la volonté des organisateurs de partager la musique au-delà des salles de concert. Le soutien de la société Danone a d’ailleurs été déterminant dans la réussite de cette première édition officielle.
La musique au service du patrimoine
Lieu central du festival, l’église Saint-Eustache de La Feuillie n’est pas seulement un écrin acoustique remarquable, c’est un véritable joyau du patrimoine normand. Construite entre les XIVᵉ et XVIᵉ siècles, elle impressionne par son clocher élancé de 54 mètres — le plus haut clocher couvert en ardoises de France — ainsi que par ses boiseries anciennes et ses vitraux du XIXᵉ siècle.
Classée monument historique depuis 1942, l’église nécessite aujourd’hui une attention constante. Le festival, conscient de cette responsabilité, reverse chaque année une partie de ses recettes à sa préservation, affirmant ainsi sa double vocation : faire vivre la musique tout en sauvegardant un héritage architectural unique.

Un festival intergénérationnel
C’est la joie de créer un événement qui a su rassembler à plusieurs niveaux. Tout d’abord entre musiciens, tous ne se connaissaient pas et il y a un réel esprit de groupe qui s’est créé au fil de la semaine que nous avons passée ensemble. C’est un festival qui par nature réunit des générations différentes, et de voir une telle cohésion humaine et musicale c’était extrêmement satisfaisant. À un autre niveau le public a vraiment été au rendez-vous, ce qui était un enjeu vraiment important, pour une première édition, les résultats ont même dépassé nos attentes. Enfin, sur le plan personnel, ces moments ont été très riches en enseignements. Être aux côtés de musiciens déjà très expérimentés est toujours un moyen de progresser et je mesure la chance que j’ai eue de pouvoir évoluer à leurs côtés.
– Victor Demarquette

