Faire parler le piano et raconter par les notes du clavier ce que la voix et les paroles n’arrivent pas à exprimer, voilà ce que l’auditeur ressent en écoutant le dernier enregistrement de Juliette Journaux « Wanderer without words » (label Alpha Classics, série “Piano Stories”). Un questionnement (Où ? dans Der Wanderer, Liszt-Schubert) ouvre le parcours d’errance du vagabond où il se heurte à des épreuves de solitude et de souffrance avant d’arriver à une destination finale. Désespéré et fatigué, le Wanderer est muet, c’est donc le piano qui prend la parole. Sous les doigts de Juliette Journaux, la vie du vagabond se dessine, s’efface et se redessine d’un chapitre à un autre sur une toile sonore comme une illustration musicale. Du début à la fin du programme, son processus quasi cinématographique est saisissant et captivant.
Juliette Journaux est triple diplômée du CNSM de Paris (où elle étudie avec Marie-Paule Siruguet, Hortense Cartier-Bresson, Tatiana Kostnova, Emmanuel Strosser et Anne Le Bozec entre autres… ) et lauréate de l’Académie Orsay-Royaumont 2021-2022. Avec sa double casquette de pianiste soliste et cheffe de chant, elle mène une carrière atypique et originale : d’une part en tant que cheffe de chant, la pianiste travaille pour les scènes d’opéra telles que l’Opéra Comique, le festival d’Aix-en-Provence, l’Opéra de Lille, l’Opéra de Rouen, d’autre part elle se produit en récitals en solo ou un duo.
La voix lyrique et les œuvres des compositeurs viennois (Mahler, Schubert, Oskar Posa…) sont les deux axes de l’univers de Juliette Journaux. Elle nous invite à Vienne hors des sentiers battus. Par son album solo qui réunit au programme des œuvres de Schubert et ses propres transcriptions de Wagner et Mahler, la pianiste nous subjugue par son originalité du programme et son audace interprétative ; quelle atmosphère d’urgence et quelles pulsations fulgurantes dans les Klavierstücke D.946 de Schubert ! C’est une nouvelle vision de Schubert, que nous n’avons jamais entendu auparavant. C’est une errance en quête d’un idéal avec désespérance. Le Schubert de Juliette Journaux, sans parole pourtant, en dit long… La pianiste n’hésite pas à prendre un tempo plus allant pour nous entraîner immédiatement dans une ample et vertigineuse sonorité du piano qui résonne au final comme un orchestre.

Les surprises ne s’arrêtent pas là. Juliette Journaux interprète ses propres transcriptions des œuvres de Mahler (Ich bin der Welt – Rückert-Lieder, Der Abschied – Das Lied von der Erde) et de Wagner (Siegfried). Le piano est tel un orchestre en miniature ayant ses notes déjà définies. L’auditeur y entend une harmonie moderne de manière plus distincte et perçoit les différentes voix s’emmêler. Dans un tempo très étiré, les notes se frottent et cela crée de longues tensions suspendues dans la résonnance du piano.
Autre projet de Juliette Journaux dans cette filiation viennoise, c’est le premier enregistrement mondial de la musique du compositeur Oskar C. Posa (1873-1951) à l’occasion du 150e anniversaire de son décès (label Voilà Records). Compositeur viennois oublié malgré le succès de ses Lieder en son temps, Oskar C. Posa a joué un rôle significatif pour l’histoire musicale autrichienne. Il a été directeur artistique de l’Opéra de Graz, il a créé l’Association des nouveaux compositeurs viennois (Vereinigung schaffender Tonkünstler in Wien) en 1904 avec Schoenberg et Zemlinsky. Il a notamment contribué à la création des œuvres de Gustav Mahler (Kindertotenlieder et le Knaben Wunderhorn).
« J’ai mené sur ce compositeur quatre années de recherches et ai pu découvrir de nombreuses partitions éditées et manuscrits inédits. Sa musique, généreuse, très belle et très accessible, prolonge Brahms, Schumann, ou Wolf, et explore des terrains harmoniques nouveaux. L’enregistrement a eu lieu en Allemagne en juin 2023 pour une parution physique et numérique au printemps 24, inclut une sélection de Lieder (enregistrement avec le baryton Edwin Fardini) parmi les quelques 80 composés par Posa, ainsi que des œuvres de musique de chambre (la Sonate pour violon et piano avec Eva Zavaro, et le Quatuor à cordes avec le Quatuor Métamorphoses). Le tout pour un total d’environ 2h de musique entièrement inédite. »
Olivier Lalane, directeur du label Voilà Records
« Mon projet autour de ces compositeurs viennois se fonde sur la transcription au piano. Elle révèle la modernité extraordinaire de ces œuvres notamment sur le plan harmonique. Le tissu musical se retrouve condensé : une dissonance jouée par un violoncelle et un hautbois crée certes une tension, mais cette même dissonance sur un clavier de piano, sans distance physique et sonore, sans différence de timbre est d’autant plus marquante. Ainsi, la transcription met en lumière la filiation entre le Tristan et Isolde de Wagner et le Pierrot Lunaire de Schoenberg. Les œuvres de Schreker, de Zemlinsky et du jeune Schoenberg (de 1898 — l’année de son premier opus — à 1909, composition des ses trois pièces pour piano considérées comme la première œuvre atonale) annoncent l’atonalité et constitue le terrain artistique sur lequel la seconde école de Vienne s’épanouira. »
Juliette Journaux
Prochains projets de Juliette Journaux :
- 26 Mars : concert de lieder et sonate piano et violon Oskar Posa à l’auditorium de l’Ecuje (Paris) avec Edwin Fardini (baryton) et Eva Zavaro (violon)
- 04 Avril : récital Elgar/Mahler avec Mathilde Ortscheidt (mezzo-soprano) dans la maison de Benjamin Britten près d’Aldeburgh, saison Britten Pears
- 23 Juin : récital Wanderer without words dans l’auditorium de La maison de Georges Sand (Châteauroux) dans le cadre du festival Chopin à Nohant
- 26, 27, 28 Juin : concerts de musique de chambre à l’occasion du festival Les Étoiles du Classique à Saint Germain en Laye avec Elise Bertrand (violon) et Irène Jolys (violoncelle) en trio dans du Beethoven et Joë Christophe (clarinette) dans du Schumann
Site de l’artiste https://juliettejournaux.fr/
