Guillaume Gallienne met en scène, en ce mois de mars 2024 à l’Opéra Comique, un doublé Stravinski/Ravel sous la direction de Louis Langrée, avec une Pulcinella sagement chorégraphiée par Clairemarie Osta et une Heure espagnole portée par les exquises minauderies de la Concepcion campée par Stéphanie d’Oustrac.
D’une durée d’un peu moins d’une heure, L’Heure espagnole de Ravel impose généralement aux maisons d’opéra un couplage afin de composer une soirée lyrique complète. On l’associe souvent avec Gianni Schicchi de Puccini, pour rester dans une semblable humeur légère. L’Opéra Comique a opté pour un autre avatar hybride d’une époque ouverte aux expérimentations sur les formes musicales, le ballet chanté Pulcinella que Stravinski composa à partir de pages de Pergolèse – et d’autres contemporaines du maître italien baroque.

Dans le décor unique dessiné abstrait dessiné par Sylvie Olivé, sous les lumières décantées par John Torres, les tribulations du personnage de la commedia dell’arte sont traduites en une pantomime conventionnelle, réglée par Clairemarie Osta, où l’on retrouve l’essentiel du vocabulaire de la danse classique. Dans le rôle de la fiancée, une ancienne étoile de l’Opéra de Paris comme Alice Renavand, applaudie pourtant régulièrement dans le contemporain, ne devrait pas s’y trouver dépaysée – au moins aux yeux du non-expert. L’incarnation du rôle-titre par Oscar Salomonsson assume efficacement les situations stéréotypées autour du quatuor mixte, d’où se détachent les rivaux de l’amant. Les parties vocales sont confiées à un duo de solistes de l’Académie de l’Opéra Comique, Camille Chopin et Abel Zamora, tandis que les répliques de la basse reviennent à François Lis, voix connue entres autres dans ce répertoire baroque pastiché par Stravinski, sous la baguette alerte de Louis Langrée.

La direction du chef français s’épanouit encore davantage dans L’Heure espagnole – qui se révèle la moitié la mieux réussie de la production – où il révèle toutes les saveurs de l’orchestration de Ravel. Stéphanie d’Oustrac ne se montre pas moins gourmande des minauderies de Concepcion qu’elle cisèle sans jamais freiner la fluidité de la déclamation et des répliques spirituelles de Franc-Nohain. L’alchimie entre naturel de la ligne et sophistication théâtrale est parfaitement calibrée à un personnage que la mezzo française possède depuis de nombreuses années.

Autour d’elle gravitent l’époux Gonzalve, dont Benoît Rameau fait sourire la naïveté conjugale nonchalante et l’entrain commercial, ainsi que ses trois prétendants. L’emphase lyrique de Torquemada est portée par la clarté et la vitalité d’un Philippe Talbot qui n’oublie pas l’afféterie mélodique du personnage. Les muscles de Ramiro résonnent avec la voix d’un Jean-Sébastien Bou aussi sensible à la vigueur du muletier qu’à sa naïveté sentimentale. Quant à Nicolas Cavallier, il se glisse avec délices dans le ridicule de l’autorité du vieux beau qu’est Don Iñigo Gomez. Dans le dispositif circulaire qui donne à la demeure de l’horloger un peu l’allure d’une cité des Deschiens, Guillaume Gallienne sait encourager les interprètes à tirer tout le sel des situations autour des différentes pendules de la boutique. Fantaisie et respect littéral de l’oeuvre font ici parfait ménage.
Gilles Charlassier
