Mikhaïl Pletnev, Kent Nagano, RIO (c) Aurelia Thys
Mikhaïl Pletnev, Kent Nagano, RIO (c) Aurelia Thys

Rachmaninoff International Orchestra : liberté artistique et aventure humaine

3 minutes de lecture

Le 30 et le 31 octobre derniers au Rosey Concert Hall à Rolle en Suisse, Classicagenda a assisté aux concerts d’inauguration du « Rachmaninoff International Orchestra », la nouvelle phalange fondée par Mikhaïl Pletnev. Sous la baguette de Kent Nagano, Pletnev au clavier a interprété l’intégrale des oeuvres concertantes de Rachmaninoff, ce qui était aussi un hommage à Sergei Rachmaninoff pour fêter ses 150 ans.

Liberté artistique

La nouvelle sur le nouveau projet de Mikhaïl Pletnev avait déjà fait couler beaucoup d’encre. Depuis l’invasion de l’Ukraine, Mikhaïl Pletnev décide de résider officiellement en Suisse et ne peut plus diriger le Russian National Orchestra (le RNO), l’orchestre fondé en 1990 par lui-même. Le chef d’orchestre russe crée un nouvel orchestre et le nomme « Rachmaninoff International Orchestra ».

La liberté artistique est une valeur que Pletnev a toujours défendue. Il lance un nouveau projet avec son ami Sergey Marcov, General Manager du RIO. En 1990 Pletnev et Marcov avaient fondé le Russian National Orchestra (le RNO), le premier orchestre indépendant de la Russie. 30 ans plus tard, les deux hommes décident de se lancer dans une nouvelle aventure en réunissant des musiciens russes, ukrainiens, israéliens et européens. Mais beaucoup de difficultés surgissent au cours de réalisation de ce projet : certains musiciens russes ont abandonné l’idée de sortir de la Russie par peur de représaille du gouvernement et d’autres n’ont pas obtenu le VISA d’entrée… Nous constatons que le RNO et le RIO sont tous les deux nés dans un contexte extrêmement tendu, élément qui stimule sans aucun doute l’esprit de liberté des deux hommes plus que d’habitude.

Mikhaïl Pletnev, Kent Nagano, RIO (c) Aurelia Thys
Mikhaïl Pletnev, Kent Nagano, RIO (c) Aurelia Thys

Deux jours de marathon Rachmaninoff

L’orchestre projette une belle unité de son, les musiciens semblent bien rôdés après 4 jours de travail et entrainement acharnés sous la direction simultanée de Kent Nagano à la baguette et de Mikhaïl Pletnev au clavier. En effet Pletnev, bien que sur le clavier en tant que soliste, garde scrupuleusement le contrôle de tout ce qui se passe sur scène. Kent Nagano respecte la direction artistique de Pletnev servant de bras droit à son confrère. Cette scène des deux maestros me rappelle Sergei Rachmaninoff lui-même au clavier avec Eugene Ormandy dirigeant le Philadelphia Orchestra pour enregistrer l’intégrale de ses Concertos et la Rhapsodie Paganini…

L’ambiance de la Salle est particulièrement enthousiasmante avec la présence non seulement du public mélomane averti mais également de nombreux acteurs importants de la musique classique (mécènes, directeurs de festivals, salles de concerts, maisons de disques, presse…). Ils ont tous attendu ce grand moment historique avec impatience !

Le Shigeru Kawai Grand de Pletnev est en forme pour affronter les deux jours de marathon. Le pianiste encourage son Shigeru Kawai en le tapotant régulièrement, ce qui est très touchant au regard du public. Bien apprivoisé, la bête noire de poil brillant projette aisément le meilleur son voulu par son maître. L’acoustique de la salle est remarquable ; clarté du son, bel équilibre entre l’orchestre et le piano.

Au clavier, Pletnev n’est jamais à bout de souffle inutilement. Même dans des passages ultra virtuoses de « Rach 3 », il semble serein. Il ne se laisse pas entrainer par le Pathos mais il l’entraine et le maitrise au contraire. Dans son jeu, tout est méticuleusement contrôlé. Il nous emmène bien au-delà de la partition avec sa manière unique de faire ressortir les détails selon sa propre inspiration du moment. Comme dans ses autres concerts, le public de Pletnev découvre ce qu’il n’a jamais entendu auparavant.

Mikhaïl Pletnev, Kent Nagano, RIO (c) Aurelia Thys
Mikhaïl Pletnev, Kent Nagano, RIO (c) Aurelia Thys

Pletnev, Rachmaninoff du 21e siècle

A intervalle d’un siècle, la vie de Pletnev ressemble, à bien d’égards, à celle de son ainé Rachmaninoff : La Russie d’aujourd’hui est dans une situation aussi dramatique et conflictuelle qu’en 1917. Les deux artistes ont fait chacun une carrière importante en Occident. Comme Rachmaninoff qui a eu sa résidence en Suisse (à la Villa Senar près du Lac de Lucerne, Rachmaninoff réunissait ses amis musiciens russes), Pletnev résidant en Suisse a créé sa petite Russie musicale avec son projet du RIO. Aussi, leurs projets artistiques ont été réalisés grâce au soutien des américains. A l’instar de Sergei Rachmaninoff, Mikhaïl Pletnev est aussi un artiste classique complet avec sa triple casquette : pianiste, compositeur et chef d’orchestre.

Le Rachmaninoff International Orchestra est une illustration de la liberté artistique et de l’aventure humaine pour la paix. Les concerts d’inauguration ont été captés en live et diffusés sur Medici TV et Mezzo. Sa sortie en CD et en vidéo est prévue pour 2024 (Euroarts).

 


Programme du 3o octobre
Gordon Getty
PlumpJack Overture
No, My Good Lord (aria for baritone + orchestra)
Hostess’ Aria (aria for mezzo soprano + orchestra)
Rhapsody on a Theme of Paganini
Piano Concerto No. 3

Programme du 31 octobre
Piano Concerto No. 1
Piano Concerto No. 4
Piano Concerto No. 2

Membre du Syndicat Professionnel de la critique Théâtre, Musique et Danse, Marine partage ses émotions au travers de ses chroniques. Marine Park est rédactrice de différents médias spécialisés dans la musique classique. Diplômée du cursus professionnel « Administrateur / Producteur Projets Musicaux » à l’Université de Paris, Marine est conseillère artistique et développe divers projets artistiques.
(c) Jean Grisoni