M. Argerich - Verbier Festival - ©Nicolas Brodard D.-H. Lim - ©Neda Nevaee/ Parlophone Records Ltd
M. Argerich - Verbier Festival - ©Nicolas Brodard D.-H. Lim - ©Neda Nevaee/ Parlophone Records Ltd

Un duel étincelant des deux générations au clavier : Martha Argerich et Donghyek Lim à Toulouse

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Toulouse est réputée pour ses bâtiments de brique, d’où la ville rose pour la surnommer. Sous le soleil caressant de ce weekend d’avril, cette ville rose s’illumine de ses plus belles couleurs. Avec une température allant jusqu’à 27 degrés, ces beaux jours de printemps ressemblent plutôt à un été arrivé précipitamment.

Samedi 13 avril, nous sommes face à la Halle aux Grains. Bâti en 1864, ce haut lieu musical était destiné au commerce des céréales dans le passé. En 1975, Michel Plasson, le chef de l’Orchestre du Capitole de Toulouse (Le maestro y occupe ses fonctions de 1968 à 2003) découvre les vertus acoustiques de cet édifice original et demande à la Mairie de la ville rose d’installer son phalange. Après les travaux de rénovation et d’amélioration (scénographie, acoustique, technique…), la Halle aux Grains renaît avec une jauge de 2200 places. Aujourd’hui elle est considérée comme un des plus hauts lieux de la musique en Europe.

Un festin musical s’y annonce, à l’initiative des Grands Interprètes. Une foule multi générationelle se rassemble, surexcitée, autour de la Halle pour un rendez-vous tant attendu avec une grande star du piano classique Martha Argerich. Ce soir-là, notre Reine du clavier est accompagnée de Donghyek Lim.
1er prix au Concours Hamamatsu (Japon, 2000) et le 1er prix au Concours Long-Thibaud (France, 2001), le pianiste coréen est son ami de longue date depuis qu’elle veille sur lui en lui organisant un projet d’enregistrement sous le label EMI.

Martha Argerich & Donghyek Lim (c) Marine Park
Martha Argerich & Donghyek Lim (c) Marine Park

Le pianiste coréen a attendu avec impatience sa tournée avec Martha. « Je vous ai réservé une belle surprise pour l’année 2024. » disait-t-il, en octobre dernier lors du festival des Coups de Cœur à Chantilly. Quel(le) jeune pianiste n’aurait pas rêvé de faire une tournée avec Martha ? Quant à Donghyek il réalise ce rêve au sommet, de quoi faire jalouser ses confrères.

Au programme, Fantaisie en fa mineur, opus 103, D.940 de Schubert, Suite numéro 2, opus 17 pour deux pianos et Danses symphoniques, opus 45 de Rachmaninoff. Les deux pianistes arrivent sur scène main dans la main comme mère et fils et se mettent au même clavier côté gauche de la scène pour quatre mains.

Dès les premières notes de la Fantaisie de Schubert, l’écoute de Martha est attentive, ce qui met à l’aise son jeune ami qui quant à lui exprime librement ses lignes mélodiques grâce à sa partenaire bienveillante. Avec les modes qui s’enchainent entre mineur et majeur, la Fantaisie se déploie en changeant constamment d’atmosphères. De son statut de grande artiste, Martha n’a rien à prouver et laisse avec bienveillance la place principale à son jeune ami telle une accompagnatrice au côté Secondo. Là, une belle insolence surgit du côté Primo du clavier. Donghyek mène le dialogue et n’hésite pas un rubato exagéré dans des passages inattendus. Son jeu rappelle inévitablement celui des jeunes années de Martha.

Martha Argerich & Donghyek Lim (c) Marine Park
Martha Argerich & Donghyek Lim (c) Marine Park

Comme son deuxième concerto, la deuxième Suite pour deux pianos de Rachmaninoff est une œuvre née d’un nouvel appétit créatif du compositeur quelques années après l’échec de sa première symphonie. Sous les doigts de nos deux pianistes, l’oeuvre retrouve un lyrisme sensuel et une fougue passionnelle (la Valse, la Romance, la Tarentelle) en annonçant la fulgurante deuxième partie de la soirée avec les Danses symphoniques, op.45.

L’oeuvre est écrite pour orchestre (commande de l’Orchestre de Philadelphie et Eugene Ormandy). Cette ultime partition du compositeur russe semble représenter une rétrospective de sa propre vie (Midi, Crépuscule et Minuit) ; sa jeunesse marquée par un souvenir douloureux (un motif de sa première symphonie), reprise d’un matériau d’un ancien ballet inachevé « Les Scythes » de 1915, le thème du Dies Irae et Cloches éléments récurrents de son univers toute sa vie durant. La première de la version pour deux pianos a été donnée par le compositeur et son jeune confrère Vladimir Horowitz en 1942.

Halle aux Grains (c) Marine Park
Halle aux Grains (c) Marine Park

Nos deux pianistes produisent un véritable feu d’artifice avec une énergie bondissante et palpitante. Les mêmes pulsations les connectent. La tension monte peu à peu pour un duel impitoyable de technicité et de virtuosité. A propos de la technique de Martha Argerich, son ami dit « Passionné, fougueux, émotionnel et très rapide bien sûr… voilà quelques mots qui caractérisent le jeu de Martha dans ses jeunes années. Ce qui est curieux, le niveau de sa technique ne baisse pas avec son âge. Son jeu est toujours parfait même après ses 80 ans. C’est voire mieux car la fougue est plus contrôlée et maitrisée. » Le public est subjugué par leur étincelant duel et donne des pluies d’applaudissements interminables.

La différence de générations et de cultures n’ont pas empêché que les deux artistes échangent des clins d’œil d’amitié et de complicité durant toute la soirée. Soudain, une image du compositeur avec son jeune ami Horowitz apparaissent sur scène comme un flashback.

 


Site des Grands Interprètes : https://www.grandsinterpretes.com/

 

 

 

Membre du Syndicat Professionnel de la critique Théâtre, Musique et Danse, Marine partage ses émotions au travers de ses chroniques. Marine Park est rédactrice de différents médias spécialisés dans la musique classique. Diplômée du cursus professionnel « Administrateur / Producteur Projets Musicaux » à l’Université de Paris, Marine est conseillère artistique et développe divers projets artistiques.
(c) Jean Grisoni