La création de l’opéra Les Ailes du désir d’Othman Louati, d’après le film homonyme de Wim Wenders, coproduite par la co[opéra]tive, fait escale à Nantes. Au diapason de la source cinématographique, le spectacle de Grégory Voillemet distille un onirisme porté par une musique éclectique, mise en valeur par Fiona Monbet et les pupitres de l’ensemble Miroirs Etendus.

Au fil de son histoire pluriséculaire, l’opéra s’est abreuvé à de multiples sources : les mythes antiques et la tradition biblique, le théâtre, celui de Shakespeare en particulier puis celui de l’époque contemporaine, adaptation parfois de romans qui furent des caisses de résonances de la société – tel l’exemple iconique de La Dame aux camélias de Dumas devenue La Traviata sous la plume de Verdi. Avec le développement de l’industrie hollywoodienne, le septième art n’a pas échappé à la création lyrique. Si sa puissance d’illusion réaliste laisse souvent une empreinte narrative, Les Ailes du désir de Wim Wenders prend le parti, plus inhabituel dans le genre, d’une allégorie onirique.
Dans un Berlin divisé – le film est sorti en 1987 et l’action de déroule dans les ruines de l’après-guerre, mais la réinterprétation lyrique s’appuie aussi discrètement sur la suite Si loin, si proche ! que le réalisateur allemand a tournée en 1993, dans la ville réunifiée, pour renforcer la prescience de la chute du Mur – deux anges, Damiel et Cassiel, observent la vie et les pensées des habitants, avant que le premier, ne devienne femme, Damielle, pour partager les émotions humaines, en tombant amoureux d’une trapéziste, Marion.

Dans une scénographie épurée, dessinée par Johanny Bert, qui conçoit également les marionnettes, les saynètes forment, au fil des changements de décor à vue, comme des vignettes baignées d’irréel, sous les lumières de Jean-Philippe Viguié. Si le spectateur qui n’a pas en mémoire le film peut parfois être égaré par cette dramaturgie suggestive, sinon ça et là elliptique, du moins peut-il se laisser porter par des atmosphères évocatrices, réglées par Grégory Voillemet, traduisant en images les interrogations métaphysiques intemporelles.
C’est d’ailleurs cette impression de dépasser les clivages, de genres et d’époques, qui ressort de la partition composée par Othman Louati. Celle-ci, d’une évidence fluidité cinématographique, mêle une écriture vocale nourrie par la tradition du madrigal avec des boucles mélodiques, à la manière du minimalisme répétitif qui participent du climat hypnotique du spectacle. Les sonorités instrumentales éclectiques, mises en valeur par les pupitres de l’Ensemble Miroirs Etendus dirigés par Fiona Monbet, n’hésitent pas à emprunter au rock ou à la pop, sans que cet œcuménisme stylistique n’entame la cohérence d’un univers musical proche d’une certaine forme de mosaïque.

Emmenée par la vitalité expressive de Marie-Laure Garnier dans le rôle de Damielle, la distribution affirme un engagement à la croisée de l’émotion lyrique et d’un naturalisme de la déclamation – accompagnés par une attention à la balance acoustique. Son soprano frémissant se fond avec la vulnérabilité de Marion révélée par Camille Merckx. Romain Dayez fait vibrer les contradictions de Cassiel, avec une appréciable plénitude dans l’intonation. Shigeko Hata grime en une belle crédibilité les gémissements de l’enfant et de la mendiante. Mathilde Ortscheidt donne vie aux apparitions de la mère sans insouciance et de la directrice du cirque. Benoit Rameau et Ronan Nédélec s’acquittent sans faiblesse des rôles de caractère – Peter, l’amant jamais aimé et l’employé du cirque pour le premier ; le vieux rescapé, le mendiant et Nick Cave pour le second.
Dans la droite ligne de l’ouverture de l’opéra dans des formes plus ramassées propices à une tournée en dehors des plus grosses machines lyriques, défendue par la co[opéra]tive, la création Les Ailes du désir laisse d’abord le souvenir d’une immersion poétique qui, depuis la première à Dunkerque en novembre 2023, a jalonné toute la saison.
Gilles Charlassier
