Révélé au grand public par sa récente distinction au Concours de Genève, le baryton sud-coréen Jungrae Noah Kim trace avec conviction un parcours artistique nourri de rigueur, d’intuition et de passion. Entre récitals de lieder et productions scéniques, il incarne une génération d’interprètes mobiles, exigeants et profondément investis. Rencontre à Genève et à Paris.
Entretien lors du Concours de Genève 2024
Que pensez-vous du résultat et du choix des répertoires lors du concours ?
Chelsea, la lauréate du 1er prix, est une amie avec qui j’ai étudié au studio des jeunes artistes de l’Opéra de Zurich. Je suis très heureux que nous ayons remporté respectivement les 1er et 2e prix, et je la félicite sincèrement en tant que collègue. Pour moi, l’idée de compétition n’a pas beaucoup d’importance. Nos tessitures, nos typologies vocales, les rôles que nous interprétons sur scène sont différents. Nous sommes des artistes complémentaires. Le choix du répertoire dans un concours est un point crucial : les compétences qu’on y démontre et la pertinence des rôles choisis influencent souvent directement les castings en conditions réelles, et peuvent orienter toute une carrière.
Vous avez interprété trois airs issus de rôles très différents. Quels étaient vos critères de sélection ?
J’ai choisi trois airs capables de montrer différentes facettes de ma voix : la puissance, le legato, le piano… mais aussi trois ambiances contrastées.

La finale, sans mise en scène mais avec orchestre, est un cadre particulier. Quelles ont été les difficultés ?
Sur une scène d’opéra, on se concentre sur un seul personnage. En finale, il faut passer d’un rôle à l’autre en quelques secondes à peine, ce qui demande une gymnastique émotionnelle et mentale très exigeante. C’est un vrai défi.
En tant que chanteur ayant grandi en Corée, comment avez-vous surmonté les difficultés liées à la langue et au contexte culturel occidental de l’opéra ?
C’est indéniablement beaucoup plus difficile pour moi que pour les artistes européens. Il faut énormément de temps et d’efforts pour comprendre les langues, les codes culturels et les émotions spécifiques à chaque œuvre. Mais c’est une voie que j’ai choisie par passion, alors je décide de l’aborder avec plaisir.
Vous êtes déjà actif en tant que chanteur d’opéra. Participer à un concours à ce stade n’était-il pas un choix difficile ?
J’aime me lancer des défis. Le Concours de Genève suscitait chez moi une vraie envie de challenge. Il exige non seulement un programme vaste, mais aussi des compétences de création de projets artistiques. Et comme le concours pour la discipline du chant n’avait pas été organisé depuis huit ans, je l’ai abordé comme mon dernier concours.
La presse locale a salué votre aisance scénique : “Il domine déjà la scène avec un naturel impressionnant.”
Merci pour ce compliment. J’avais particulièrement travaillé l’Air du Prince Yeletsky, tiré de La Dame de pique de Tchaïkovski, qui ouvrait la finale. J’ai quelques regrets car je n’ai pas pu montrer tout ce que j’avais préparé. À partir du deuxième air, j’ai commencé à me familiariser avec l’espace et à me détendre.
En résumé, comment décririez-vous le Concours de Genève ?
Le rythme du concours est très intense. C’est un vrai entraînement mental. Mais j’ai ressenti beaucoup de professionnalisme et de fierté de la part de l’équipe organisatrice, et le jury m’a paru très équitable.
Vous avez également remporté le Concours Hans Gabor Belvedere en 2024 ?
Oui, c’est un concours d’opéra de grand prestige. 2024 est une année particulièrement heureuse pour moi : ma fille est née, j’ai remporté le Belvedere, et j’ai obtenu la 2e place ici à Genève. Pour préparer le concours de Genève, j’ai fait une centaine de simulations. Bien sûr, il y a toujours des choses qu’on aurait aimé mieux faire, mais j’ai tout donné pour transmettre au public ce que j’avais préparé. Et ça me rend heureux.

Entretien au Festival Jeunes Talents, Paris, 23 juillet
En raison de la pluie, la scène initialement prévue en extérieur a été déplacée à l’intérieur. La taille de la salle a-t-elle posé problème ?
Habituellement, je chante en me concentrant sur un seul axe face au public, mais cette fois-ci, la salle étant répartie sur deux côtés, cela a rendu les choses un peu plus complexes. De plus, comme l’espace était restreint, j’ai dû ajuster mon volume vocal, ce qui est un défi différent des grandes scènes.
L’osmose avec Chelsea Marilyn Zurflüh est remarquable !
Chelsea est une partenaire idéale. Lorsque nous montons sur scène ensemble, la musique coule naturellement, sans qu’un long travail préalable soit nécessaire. Le fait que nous ayons étudié ensemble à Zurich joue sans doute un rôle dans cette entente. Nous préparons également un programme exclusivement dédié au lieder.
Combien de temps de préparation pour ce concert ? Des difficultés particulières ?
Nous avons préparé ce programme pendant environ quatre semaines. Nous avons fait deux répétitions de mise en place. À Zurich, nous travaillons avec quatre coachs spécialisés selon les langues et les genres. Ce sont des professionnels travaillant dans de grands théâtres. Ils nous ont beaucoup aidés. J’ai toujours ce désir de viser plus haut. À chaque représentation, j’ai envie de me surpasser, aussi bien sur le plan musical que vocal.
Qu’est-ce qui a changé avant et après le Concours de Genève ?
La reconnaissance en Corée a clairement changé. J’ai reçu des propositions, notamment de l’Opéra national de Corée. Malheureusement, je n’ai pas pu toutes les accepter à cause de mes engagements déjà prévus en Europe. J’ai eu la chance de chanter le Requiem de Brahms avec le chef Sascha Goetz et l’Orchestre Philharmonique d’Ulsan — un moment de pur bonheur que je garderai parmi mes plus beaux souvenirs de scène. En Europe aussi, les sollicitations se multiplient et je sens que ma carrière prend une nouvelle dimension.
Des perspectives pour Paris ? Bientôt à l’Opéra Garnier ou Bastille ? Quelles sont les spécificités des maisons d’opéra européennes ?
Si j’acquiers encore quatre ou cinq années d’expérience, je pense pouvoir espérer monter sur ces grandes scènes comme celle de Paris. En Europe, c’est l’expérience des rôles principaux qui prime. Peu importe le nombre de concours remportés : ce sont les rôles joués sur scène qui font foi. Je ferai mes débuts dans le rôle de Vodník dès novembre dans Rusalka à l’opéra de Fribourg en Suisse, une coproduction avec l’Irish National Opera et le Royal Swedish Opera. Ensuite, en février, j’incarnerai Marcello dans La Bohème au théâtre de Bienne (Biel), au nord de Zurich. Et j’ai également plusieurs concerts à venir.
