John Osborn ("Robert") et Amina Edris ("Alice, sœur de lait de Robert")
John Osborn ("Robert") et Amina Edris ("Alice, sœur de lait de Robert") © Pierre Planchenault

A l’Opéra de Bordeaux, Marc Minkowski ressuscite le grand opéra français avec Robert le Diable de Meyerbeer

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Évènement de la rentrée de l’Opéra National de Bordeaux, l’opéra Robert le Diable de Giacomo Meyerbeer a été donné trois fois à l’Auditorium les 20, 23 et 25 septembre 2021, en version de concert mise en espace. Les solistes, le Chœur de l’Opéra et l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine étant placés sous la direction de Marc Minkowski.

 

Créé le 21 novembre 1831 à l’Opéra de Paris, l’opéra Robert le Diable fait partie de ces ouvrages lyriques dont le triomphe éclatant tout au long du XIXème siècle a fini par devenir un mythe quelque peu oublié (si ce n’est méprisé) car suspecté de relever d’une mode obsolète.

Il aura fallu le courage – et l’obstination – du chef d’orchestre Marc Minkowski qui a dirigé cette oeuvre en 2000 à Berlin, pour la donner à nouveau dans le cadre d’une saison d’opéra. Il est vrai que le chef est devenu entre temps directeur de l’Opéra de Bordeaux, ce qui a sans doute facilité la mise au programme de cet ouvrage méconnu et quasiment jamais joué…

Autant le dire tout de suite, Robert le Diable est une très belle surprise et on peut s’étonner que cette oeuvre ne figure pas régulièrement au répertoire des maisons d’opéra.

Certes, une oeuvre imposante telle que celle-ci requiert des moyens importants. On ne peut faire abstraction de l’inquiétude légitime des directeurs de maisons d’opéra de les engager au risque de déstabiliser leur saison…

Mais en dépit de ses incontestables longueurs, de sa distribution pléthorique et, d’une façon générale, des moyens artistiques hors du commun qu’il requiert, Robert le Diable vaut largement la peine d’être à l’affiche, car c’est un ouvrage extraordinaire.

Intéressant de bout en bout en dépit d’un livret parfois peu cohérent et confus, l’opéra offre une musique qui, sans être toujours géniale, a le pouvoir de captiver plus de 4 heures, ce qui n’est pas rien pour un ouvrage lyrique !

John Osborn ("Robert") et Erin Morley ("Isabelle, Princesse de Sicile")
John Osborn (« Robert ») et Erin Morley (« Isabelle, Princesse de Sicile ») © P. Planchenault

L’argument (livret d’Eugène Scribe) situe l’action au XIIIème siècle en Sicile où « Robert, Duc de Normandie » a trouvé exil. C’est un séjour pour le moins chaotique qui attend Robert, amoureux éconduit d’Isabelle, Princesse de Sicile. Il se trouve que Robert est le frère de lait d’Alice et, surtout, fils de Bertram en réalité, …Satan. Ce dernier va n’avoir de cesse de détourner Robert du bien. Le bien triomphera in extremis, Isabelle attendant Robert au pied de l’autel, pour s’unir à lui.

Meyerbeer a conçu pour cette épopée romantique une orchestration grandiose, magnifiquement restituée dans la production bordelaise.

Timbales et trombones résonnent dès le début, tels les signes d’un destin noir et impitoyable. Les bassons et leur sonorité funèbre, les cors qui nous émeuvent et nous emportent, le maelstrom des cordes, des percussions et des chœurs, toute la construction du grand opéra français  achève de nous submerger.

Cette musique ne se révèle pas toujours géniale, mais elle ne peut laisser indifférent, sa puissance balaye les tièdes et les timorés, au risque parfois d’écraser les chanteurs.

Nico Darmanin (Raimbaut) Marc Minkowski et Nicolas Courjal (Bertram)
Nico Darmanin (Raimbaut) Marc Minkowski et Nicolas Courjal (Bertram) © P. Planchenault

Ces derniers attestent toutefois d’une belle implication dans cette aventure lyrique, hélas amputée de la scène. Nous devons nous contenter d’une mise en espace fort bien conçue par Luc Birraux, « assistée » d’un affichage du texte mais également des indications de scène souvent indispensables, parfois inutilement ironiques…

Le rôle-titre est assuré par le ténor américain John Osborn. Il assume vaillamment le rôle écrasant de Robert, parfois un peu extérieur au drame, même quand on lui demande (plusieurs fois…) d’être à genoux…. Mais il nous séduit par ses aigus bien affirmés et clairs ( « Le vrai bien sur terre n’est-il pas le plaisir ? » Acte I) et par les cadences stratosphériques qui achèvent ses airs, comme, plus tard, pour  Isabelle Princesse de Sicile incarnée avec talent par la soprano Erin Morley, somptueuse dans sa belle déclaration d’amour du début de l’Acte II et au cours de l’Acte IV « Robert, toi que j’aime ».

La soprano Amina Edris dans Alice (la « sœur de lait » de Robert) recueille à juste titre l’enthousiasme du public. Elle déploie un chant sensible et émouvant. Le ténor Nico Darmanin campe avec brio le troubadour Raimbaut avec une belle présence scénique, parfois un peu maniérée.

John Osborn ("Robert") et Amina Edris ("Alice, sœur de lait de Robert")
John Osborn (« Robert ») et Amina Edris (« Alice, sœur de lait de Robert ») © Pierre Planchenault

A noter les très belles interventions des ténors Joel Allison (Alberti et un Prêtre) et Paco Garcia (Héraut d’armes et le Prévôt du Palais).

Enfin pour un drame où l’incarnation du diable a toute sa part, il fallait un Bertram de choix : la basse Nicolas Courjal se révèle un diable de haute volée, tout en retenue et en finesse, avec un timbre et une puissance peu communs, capable non seulement de terroriser par sa seule présence mais aussi d’intervenir avec éclat et humour, comme dans son duo avec Raimbaut dans l’Acte III.

Avant que ce chef d’oeuvre héroïque ne se termine en apothéose sonore, on aura apprécié la Bacchanale des nonnes damnées de l’Acte III qui, à l’époque de la création, a tant fait couler d’encre ; sans oublier les délicieux chantages affectifs (!) exercés durant l’Acte V par Bertram sur son fils Robert.

Nicolas Courjal ("Bertram") et John Osborn ("Robert") 
Nicolas Courjal (« Bertram ») et John Osborn (« Robert ») © P. Planchenault

On est soulagés de voir Robert demeurer dans le camp du bien ! Le Chœur, mais aussi les Chevaliers, Joueurs et Choriphées, et bien sûr, l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine, sont au sommet sous la baguette attentive et inspirée de Marc Minkowski qui aime cette oeuvre et nous la fait partager.

Signalons qu’elle fera l’objet d’un enregistrement discographique pour le label Bru Zane, avec la complicité du Palazzetto Bru Zane.

 

 


Opéra National de Bordeaux

Auditorium

Les 20, 23 et 25 septembre 2021

Giacomo Meyerbeer

« Robert le Diable »

Opéra en 5 actes, en version concert mise en espace

Direction musicale: Marc Minkowski

Mise en espace: Luc Birraux

Lumières: Julien Brun

« Robert, Duc de Normandie »: John Osborn

« Isabelle, Princesse de Sicile »: Erin Morley

« Bertram »: Nicolas Courjal

« Alice », sœur de lait de Robert: Amina Edris

« Raimbaut, un troubadour »: Nico Darmanin

« Alberti »/ »Prêtre »: Joel Allison

« Héraut d’armes »/ »Prévôt du Palais »: Paco Garcia

Chevalier: Olivier Bekretaoui

« Chevalier « et « 3ème joueur »: Luc Seignette

« Chevalier »et « 1er joueur »: Jean-Philippe Fourcade

« Chevalier » et « 2ème joueur »: Simon Solas

« Choryphée 1 »: Marjolaine Horreaux

« Choryphée 2 »: Lena Orye

Orchestre National Bordeaux Aquitaine

Chœur de l’Opéra National de Bordeaux

Directeur du Chœur: Salvatore Caputo

 

 

 

 

 

Les années au Barreau, où il a été notamment actif dans le domaine des droits de l'homme, ne l'ont pas écarté de la musique, sa vraie passion. Cette même passion le conduit depuis une quinzaine d'années à assurer l'animation de deux émissions entièrement dédiées à l’actualité de la vie musicale sur Fréquence Protestante.

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