Après avoir refermé 2023-2024 avec L’Affaire Makropoulos, l’Opéra de Lyon ouvre sa nouvelle saison avec un autre opus majeur de la modernité musicale des années 1920, Wozzeck de Berg, également mis en scène par Richard Brunel, le directeur de la maison. Le spectacle, efficace, est porté par l’incarnation de Stéphane Degout dans le rôle-titre, et la direction de Daniele Rustioni, foisonnante d’expressivité.
Si elle est inspirée par un fait divers qui avait défrayé la chronique à l’époque, la pièce éponyme de Büchner que le Wozzeck de Berg met en musique, dépasse l’anecdote pour mettre en évidence une humanité malmenée par les assujettissements de la société moderne – la médecine, l’armée, la justice. Le héros de l’histoire, simple soldat jugé moralement déviant, est l’objet d’une expérimentation pour le remettre dans le droit chemin de l’obéissance, en une succession d’humiliations qui conduira au drame.

Richard Brunel, qui nourrissait depuis longtemps le désir de mettre en scène cet ouvrage fondateur de la modernité musicale, s’attache à en révéler la puissance littérale et contemporaine, dans des costumes de Thibault Vancraenenbroeck qui ne regardent ni vers l’époque romantique du dramaturge allemand, ni vers l’entre-deux guerres de la création de l’opéra. Dessiné par Etienne Pluss, le décor, avec ses modules coulissants, fait passer d’un espace à l’autre, avec la même fluidité que l’enchaînement des saynètes du livret – et dans la partition. Sous les lumières suggestives, parfois blafardes, de Laurent Castaingt, on passe ainsi du cabinet d’observation du Docteur à un intérieur prolétaire, envahi par le vrombissement visuel d’un écran de télévision, devant lequel s’arrête, hébété, le fils de Marie après la mort de ses parents – comme dans une forclusion du réel pour se protéger de son insoutenable violence.

Cette narration aussi saisissante qu’efficace, qui traduit les images et siuations poétiques du texte dans le sordide du quotidien – le lac devant lequel se précipite le meurtre est réduit à un jeu de portes domestiques, à la manière d’un sinistre vaudeville –, est incarnée par un plateau vocal engagé. Dans le rôle-titre, Stéphane Degout recueille les suffrages pour sa présence évidente, et la fragilité qui zèbre le bronze reconnaissable de son timbre. Ce souci de vérité musicale et dramatique se retrouve dans la vulnérabilité de Marie assumée par Ambur Braid, comme dans les figures d’autorité qui scrutent le comportement de Wozzeck. Robert Watson claironne la fatuité du Tambour-major aux côtés du Capitaine aussi précis que mordant de Thomas Ebenstein, et du Docteur aux graves robustes campé par Thomas Faulkner. Anciens solistes du Lyon Opéra Studio, Robert Lewis et Jenny Anne Fory ne négligent pas la vigueur des émotions d’Andrès et Margret, tandis que les interventions du Prêtre, du Ministre et du Fou reviennent à trois membres actuels de l’académie de la maison – Hugo Santos, Alexander de Jong et Filipp Varik. Les répliques du fils de Marie sont chantées, pour la représentation à laquelle nous avons assisté, par Ivan Declinand, enfant de la Maîtrise, dont les effectifs, comme ceux du choeurs, préparés par Benedict Kearns, résument le poids de la contemption sociale.

Mais la vitalité irrésistible du spectacle est aussi soutenue par la direction alerte de Daniele Rustioni, qui ramasse cette complexe mosaïque qu’est Wozzeck en moins d’une heure trente. L’urgence impulsée par l’actuel directeur musical de l’Orchestre de l’Opéra de Lyon ne se confond jamais avec la précipitation, et prend le soin de caractérisation avec beaucoup de couleurs la versatilité des émotions distillées par le drame et la partition. L’écriture savante de Berg s’anime là avec une expressivité aussi intelligente qu’immédiate. Un Wozzeck aussi ciselé que percutant.
Gilles Charlassier
