Bertrand Chamayou © Courtesy La Biennale di Venezia / Andrea Avezzù

Performances solistes à la Biennale de Venise

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La « musique absolue » à la Biennale de Venise 2024 s’illustre, pendant le week-end d’ouverture, avec plusieurs solistes : Bertrand Chamayou et Tyshawn Sorey dans deux visages du piano contemporain, et Golfam Khayam à la guitare.

Bertrand Chamayou © Courtesy La Biennale di Venezia / Andrea Avezzù

Défenseur aussi passionné du grand répertoire que de la création, Bertrand Chamayou offre, le vendredi 27 septembre à la Salle des Colonnes du Palazzo Giustinian, un condensé du génie pianistique contemporain. Commande passée à l’un des compositeurs de l’académie de la Biennale, College Musica, Miles Walter, Fantasy for piano solo tient d’abord de la pièce d’étude, où se reconnaît divers souvenirs de grands maîtres. L’empreinte de Messiaen se révèle sensible dans les évanescences de Songs, tandis que Dances se montre plus volubile. Le dernier numéro, Lullabies, nettement plus prolixe et hétéroclite, témoigne d’une écriture moins aboutie, signe peut-être un achèvement un peu précipité.

Golfam Khayam © Courtesy La Biennale di Venezia / Andrea Avezzù

Des six miniatures des Shadowlines de George Benjamin, architecturées selon une arche, avec la première faisant office de prologue et la dernière d’épilogue, se distingue plus particulièrement la cinquième. Very freely développe une exigeante plasticité digitale d’une grande richesse suggestive que l’on retrouve dans les Six Etudes d’Unsuk Chin. Bertrand Chamayou, qui attend les deux numéros que la Coréenne doit lui dédier, est l’un des meilleurs interprètes de ce cycle majeur de la littérature pianistique d’aujourd’hui. La connexion entre idée musicale et réalisation sonore s’y révèle avec un accomplissement qui s’inscrit dans la plus grande tradition du genre, depuis Chopin et Debussy, jusquà Ligeti, dont on peut considérer l’opus d’Unsuk Chin comme l’égal, tant du point de vue de la palette technique que du foisonnement expressif. Point d’orgue du recueil, le diptyque formé par les cinquième et sixième déploie avec une ivresse irrésistible les textures et les illusions du mouvement.

Tyshawn Sorey © Courtesy La Biennale di Venezia / Andrea Avezzù

Les deux autres rendez-vous solistes du week-end se distinguent du récital classique et se rapprochent davantage de la performance. Celle de Golfam Khayam, Saz, met l’intimisme de la guitare dans l’écrin du Salone Sansoviniano de la Bibliothèque Marciana. La torpeur de l’après-midi et l’éclairage tamisé des lieux nimbent les variations raffinées et hypnotiques aux confins des héritages traditionnels et des explorations contemporaines, ouvrant des territoires sonores méconnus de l’instrument à cordes pincées, dans un élargissant de l’imaginaire associé à l’instrument, au carrefour de l’Orient et de l’Occident. Quant à la création de Tyshawn Sorey, Alone, elle invite, pendant une heure dans la pénombre, voire l’obscurité, du Tese dei Soppalchi de l’Arsenal à une immersion mêlant le vocabulaire du jazz et les expérimentations du piano préparé. Sous les lumières de Theresa Baumgartner alternent la densité de clusters et les décantations minimalistes, dans des développements marqués par la pratique de l’improvisation. La Biennale de Venise célèbre la diversité des formes musicales.

Gilles Charlassier