Alexandre Kantorow
Alexandre Kantorow © Yvan Bernaer

Alexandre Kantorow, du concours Tchaïkovski aux Lisztomanias

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Nous avons rencontré Alexandre Kantorow, jeune pianiste de 24 ans, lors de la 20e édition du festival des Lisztomanias en octobre dernier. Il s’est confié sur son interprétation des 2ème Concerto de Tchaïkovski et Liszt, mais aussi sur son expérience au concours Tchaïkovski.

 

Vladimir Ashkenazy, Grigory Sokolov, Mikhaïl Pletnev, Boris Berezovsky, Denis Matsuev, Daniil Trifonov…. ces grandes figures du clavier d’aujourd’hui sont russes et ils sont tous des lauréats du concours le plus prestigieux de Russie, le Concours International Tchaïkovski.

A Moscou, en 2019, c’est un pianiste français qui remporte le concours, ce qui signifie la victoire française jamais enregistrée depuis sa création !

Alexandre Kantorow © Sasha Gusov
Alexandre Kantorow © Sasha Gusov

Tout d’abord, le premier français qui a remporté le concours Tchaïkovski nous dévoile les coulisses et la préparation du concours. « A la sortie du CNSM de Paris, je suis entré à l’Ecole Normale de Musique dans la classe de Rena Shereshevskaya, détaille l’artiste. Le style de travail était radicalement différent avec elle pour la préparation du concours. Elle m’entraînait jusqu’aux limites de mes possibles. Les professeurs russes ont cet ADN. Il y a peu de professeurs français qui apprécient le concours, s’investissent et prennent du temps pour la préparation à ce point-là. C’était quasiment sportif, elle devenait un coach. »

Un entraînement scrupuleux autour de Tchaïkovski. « Nous avons commencé à le préparer avec le 1er Concerto. J’avais écouté beaucoup de versions et elles étaient tellement encrées dans ma tête que c’était difficile de m’en défaire. J’ai regardé la partothèque de mon père et j’ai lu le 2ème Concerto. Je me sentais très à l’aise. »

J’ai regardé la partothèque de mon père et j’ai lu le 2ème Concerto. Je me sentais très à l’aise.

Le public se souvient encore de son inoubliable interprétation du 2ème Concerto au prestigieux concours : lignes mélodiques horizontales mises en valeur plutôt qu’un toucher direct et vertical, gestion délicate des couleurs sonores… en somme c’est une virtuosité qui n’écrase jamais la musique.

Une sensation de « tourbillon », de « joie incroyable » mais un « poids de la responsabilité », la vie du jeune virtuose change tout de suite après l’annonce du résultat. Malgré une stagnation de la vie culturelle due à la Covid-19, cela n’a pas empêché Alexandre Kantorow de parcourir les grandes scènes internationales, et en parallèle, de continuer ses projets d’enregistrements. Après son album Brahms, Bartók, Liszt, salué unanimement par les médias, le pianiste vient de compléter l’intégrale des concertos de Camille Saint-Saëns, et la sortie de son nouvel album Brahms est imminente.

Cependant, sa prise de conscience de la réalité s’est opérée après le concours. « Je me suis rendu compte que j’avais mal aux mains seulement deux semaines après, constate le pianiste. Ensuite, il y a eu le concert de gala sous la direction de Valery Gergiev. Dans une sorte d’adrénaline stimulante menée par l’ambiance du concours, il fallait assurer et tenir jusqu’au bout. »

Alexandre Kantorow (c) Sasha Gusov
Alexandre Kantorow (c) Sasha Gusov

Lors de la 20e édition du festival des Lisztomanias en octobre dernier, il a interprété la 2ème Concerto de Franz Liszt en compagnie de l’Orchestre National des Pays de la Loire sous la direction du jeune chef ouzbékistan Aziz Shokhakimov. Le jeune pianiste, très attendu, a marqué de ses empreintes cette partition. En général, ces 2ème Concerto, de Liszt ou Tchaïkovski, sont moins souvent joués sur scène. Ses choix semblent stratégiquement intelligents et artistiquement remarquables. A propos de ses rapports avec le 2ème Concerto de Liszt, le jeune pianiste nous confie : « J’ai de très bons rapport avec l’œuvre. Je la joue depuis 7 ans, j’ai ressenti une évolution… Elle est comme un long voyage. Gardant les mêmes thèmes, le compositeur les change et les module. C’est très cohérent dans l’ensemble. »

Le piano est un véritable orchestre sous les mains d’Alexandre Kantorow ; le 2ème Concerto sonne tantôt comme un poème symphonique tantôt comme une rhapsodie dialoguant avec orchestre. Le pianiste précise toutefois : « avec son élan et la liberté, l’œuvre donne l’impression que c’est une improvisation, en revanche elle est tellement bien structurée que l’interprète ne doit l’aborder qu’en respectant strictement sa logique de construction. Cette liberté, c’est un danger pour les pianistes, s’ils oublient la vraie rigueur qui guide les tableaux dramatiques du début à la fin. »

Complètement habité par la musique qu’il connaît si bien, le jeune virtuose dompte le grand Steinway pour déployer sa propre histoire qui a muri depuis 7 ans déjà. Il a enregistré l’œuvre en 2014 sous la direction de son père Jean-Jacques Kantorow, violoniste et chef d’orchestre (sortie 2015, label BIS).

Il avait 16 ans quand il est venu jouer la 1ère sonate de Rachmaninoff au festival des Lisztomanias dans le cadre de la série Tremplin pour les jeunes talents, il y a 9 ans. « Cette fois-ci, c’est la troisième fois que je participe aux Lisztomanias. C’est important de retrouver les gens qui m’ont connu avant et qui m’ont fait grandir en tant qu’artiste d’aujourd’hui », note l’artiste fidèle qui envisage d’y présenter son programme Brahms l’année prochaine.

Les œuvres de Shakespeare, Hugo, Dumas, Hesse… tels sont les bons compagnons de lecture du pianiste quand il ne lit pas les partitions de Rachmaninoff, Liszt ou Saint-Saëns… Ces grands classiques semblent lui nourrir l’esprit.

Autre aspect du jeune français, son amour pour la musique contemporaine. Dans un futur proche, il promet de nous dévoiler son projet en créant une œuvre qui lui est dédiée : en effet, Guillaume Connesson lui écrit un concerto. A suivre…

Passionnée de musique depuis son plus jeune âge et pianiste accompagnatrice, Marine partage ses émotions au travers de ses chroniques. Elle collabore en tant que rédactrice avec différents médias français et coréens spécialisés dans la musique classique. Diplômée du cursus professionnel « Administrateur / Producteur Projets Musicaux » à l’Université Paris X, Marine est conseillère artistique et développe divers projets artistiques.

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