Artiste majeure de notre temps, Tabea Zimmermann revient pour Classicagenda sur la place singulière de l’alto, l’évolution fulgurante de la jeune génération d’altistes et le sens profond de l’éducation artistique. Présidente du jury du Concours de Genève 2025, dont la finale s’est tenue le 12 novembre dernier, elle partage une vision libre, humaniste et profondément engagée de son instrument — entre curiosité, transmission et renouvellement constant.
« L’alto est la voix intérieure qui soutient tout l’édifice sonore »
L’alto occupe une place unique : instrument soliste, partenaire essentiel de la musique de chambre, mais aussi voix singulière au sein de l’orchestre. Comment percevez-vous son rôle – et ce que cela signifie de jouer de l’alto ?
À l’orchestre, l’alto se situe entre les violons et les violoncelles. Nous jouons souvent “à l’intérieur” du son, comme une voix médiane dans un chœur, celle qui relie et soutient l’ensemble. On ne l’entend pas toujours de manière consciente, mais sans elle, la texture musicale s’effondrerait. Le répertoire symphonique regorge de magnifiques solos d’alto ; de l’extérieur, on ne les remarque pas toujours, mais leur absence serait immédiatement perceptible. Pensez aux concertos pour piano de Rachmaninov ou aux symphonies de Tchaïkovski : l’alto y est absolument essentiel. Et il en va de même chez Beethoven ou Mozart.
« Un concours doit révéler un artiste, pas un exécutant parfait »
Cette vision influence-t-elle votre approche des concours ?
Oui, tout à fait. Le sens d’un concours ne se résume pas à jouer vite ou parfaitement. Nous cherchons à comprendre comment un altiste s’inscrit dans un cadre artistique plus large : rapport au répertoire contemporain, imagination dans la conception des programmes, créativité… Le champ est vaste. L’altiste de demain doit être ouvert, polyvalent, capable d’explorer plusieurs chemins plutôt que d’en suivre un seul.

« La formation artistique n’est pas un cursus : c’est un cheminement intérieur »
Vous parlez souvent d’éducation. Que représente pour vous une formation artistique ?
Je suis assez critique envers l’idée que l’étude de la musique se réduirait à bien jouer et à obtenir un poste dans un orchestre. On peut devenir un bon interprète ainsi, certes. Mais l’art est bien plus vaste. Il faut du temps pour développer ses idées, pour comprendre qui l’on est comme musicien et comme personne. En tant que pédagogue, je souhaite offrir à mes étudiants des expériences fondatrices. Je ne les pousse pas vers les concours — je les mets même en garde : la véritable croissance artistique exige du temps et de la réflexion.
« Les altistes d’aujourd’hui n’ont jamais été aussi extraordinaires »
Les altistes d’aujourd’hui ont-ils évolué par rapport aux générations précédentes ?
Absolument. Ils n’ont jamais été aussi bons qu’aujourd’hui. L’alto reste un instrument en évolution, longtemps dans l’ombre du violon — et il le sera sans doute toujours, car il représente la voix médiane. Mais ce n’est pas une faiblesse ! Le niveau actuel est sans commune mesure avec celui d’il y a trente ou cinquante ans. Partout où je vais, je rencontre d’excellents musiciens. Le niveau mondial est impressionnant.
« Je privilégie toujours la voix personnelle à la perfection sans âme »
Que recherchez-vous chez un jeune musicien ou chez vos étudiants ?
Je rencontre des jeunes musiciens remarquables aux quatre coins du monde. Mais je ne choisis pas celui qui joue de la manière la plus impeccable, sauf si je sens que c’est vraiment sa propre voix, et non une copie de celle de son professeur. Suivre la tradition ne suffit pas pour devenir un artiste : il faut avoir quelque chose de personnel à dire. Mieux vaut prendre des risques, être expressif, même si tout n’est pas parfait. C’est pourquoi l’enseignement doit être individuel : pour aider chacun à trouver sa propre sonorité, sa propre personnalité.

« On ne peut pas être musicien sans être profondément humain »
Vous associez souvent musique et humanité. Pouvez-vous développer ?
On ne peut pas être musicien sans être profondément humain. Si l’on apprend une œuvre seulement pour briller sur scène, on passe à côté de l’essentiel. Le sens de la musique réside dans la relation humaine : dans le dialogue entre l’interprète et le compositeur, entre l’artiste et le public. C’est pour cela que les gens vont toujours au concert. Sinon, ils resteraient chez eux avec un CD.
« Le Concours de Genève fait partie de mon histoire »
Vous avez vous-même participé à des concours. Quels souvenirs en gardez-vous ?
J’ai participé à mon premier concours international ici à Genève, en 1982. J’avais quinze ans et j’ai remporté le premier prix. Depuis, le concours d’alto n’a eu lieu que deux fois. Alors, lorsque le Concours de Genève m’a proposé il y a deux ans de revenir dans l’aventure, j’ai accepté immédiatement. Nous avons conçu un programme passionnant pour l’ensemble de l’événement, et j’ai adoré y contribuer.
« Plusieurs enregistrements arrivent : Britten, Enescu, Brahms… »
Quels sont vos projets actuels ?
Mon nouvel album avec l’Ensemble Resonanz viens de sortir chez Harmonia Mundi : l’Octuor d’Enescu dans notre propre arrangement, ainsi que Lachrymae de Britten. Un autre projet arrive également : un album de récital avec le pianiste espagnol Javier Perianes, ainsi qu’un enregistrement du trio pour clarinette, violoncelle et piano de Brahms, en collaboration avec Jean-Guihen Queyras.
