Unsuk Chin (c) Priska Ketterer / Lucerne Festival
Unsuk Chin (c) Priska Ketterer / Lucerne Festival

Entretien avec Unsuk Chin : entre Lucerne et Tongyeong, une voix singulière de la création contemporaine

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En août à Lucerne, dans le cadre du séminaire de composition du Festival, Unsuk Chin reçoit avec simplicité et chaleur. La compositrice coréenne, installée depuis longtemps à Berlin, incarne l’une des voix les plus singulières de la création contemporaine. En 2024, elle a reçu le prestigieux « Ernst von Siemens Music Prize », une reconnaissance majeure en Allemagne. Son regard, à la fois critique et ouvert, embrasse les grandes scènes internationales, mais aussi l’accompagnement des jeunes générations.

Son histoire avec Lucerne Festival remonte à 2014, lorsqu’elle y est invitée comme compositrice en résidence. « Ce fut le point de départ de mon lien avec le festival », se souvient-elle. Si l’enseignement n’est pas sa vocation première, elle s’y est engagée à plusieurs reprises, que ce soit à Tongyeong, en Corée du Sud, ou à Taïwan. En 2023, alors que Wolfgang Rihm, directeur artistique de l’Académie, se retire pour raisons de santé, Dieter Ammann lui demande de prendre en charge le séminaire de composition. L’expérience séduit aussitôt : « La réaction fut très positive, et l’Académie m’a proposé de poursuivre. Depuis cette année, j’en assume officiellement la charge. » (Note : le poste de Wolfgang Rihm, décédé en 2024, étant repris par le compositeur Jörg Widmann.)

(c) Patrick Hurlimann / Lucerne Festival
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Le 27 août dernier, son Concerto pour piano – créé auparavant par le pianiste Sunwook Kim – résonna à nouveau, cette fois avec le Radio Philharmonique des Pays-Bas et Bertrand Chamayou en soliste. « Chamayou est un immense pianiste, passionné par ma musique. Il l’a déjà interprétée avec le London Symphony Orchestra l’an dernier », raconte-t-elle avec enthousiasme.

Pour Unsuk Chin, l’Académie du Festival de Lucerne occupe une place unique : « Lucerne est l’un des festivals les plus prestigieux au monde. Mais surtout, les œuvres des jeunes compositeurs sélectionnés y sont réellement jouées en concert, ce qui est essentiel. » Elle insiste également sur le partenariat mis en place avec Tongyeong : dorénavant, des compositeurs des deux académies participent en échange croisé, multipliant les opportunités. Pas étonnant que la sélection soit redoutable : plus de 300 candidatures affluent chaque année.

Depuis quatre ans, Unsuk Chin dirige par ailleurs le Festival international de musique de Tongyeong. Si le prochain programme est déjà presque finalisé, elle garde encore le secret avant l’annonce officielle. Elle sourit à l’idée d’en dire trop, mais son engagement transparaît dans ses propos.

Lorsqu’on l’interroge sur les grandes tendances de la création contemporaine, elle observe une évolution profonde :

« Autrefois, les courants étaient très marqués. Aujourd’hui, ils sont devenus plus fragmentés et diversifiés, et il est plus difficile d’affirmer une identité. Longtemps, seule une esthétique occidentale, essentiellement européenne, était reconnue comme “contemporaine”. Désormais, la création s’élargit à des voix multiples. »

Elle note également le rôle des questions sociales : droits des femmes, minorités, questions de genre. « Certains compositeurs fusionnent avec la danse ou la performance, d’autres restent centrés sur l’écriture pure : la diversité est immense. »

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Lucerne Festival, Forward 2022:
Konzert 3-Late Night: Solist*innen und Ensemble des Lucerne Festival Contemporary Orchestra
Luzern, den 19.11.2022
Copyright: Lucerne Festival/Priska Ketterer

Cette diversité, Unsuk Chin la revendique aussi dans ses propres projets. Son dernier opéra, Die dunkle Seite des Mondes (La face obscure de la lune), en est un exemple marquant. Inspirée par la biographie du physicien Wolfgang Pauli et son dialogue avec Carl Jung, elle décide d’écrire une sorte de « Faust moderne ». Le travail est titanesque : synopsis, roman, livret et musique, composés en vingt mois, pour un opéra de trois heures. « Cela m’a pris huit ans, de la conception à la création. Le processus a été si éprouvant que je suis même tombée malade durant l’écriture », confie-t-elle.

Lorsqu’elle n’est pas plongée dans la musique, la compositrice trouve refuge dans une passion inattendue : la conduite automobile. « J’ai obtenu mon permis sur le tard. Rouler sur les autoroutes allemandes sans limitation de vitesse me libère du stress », raconte-t-elle en riant. À Hambourg, lors des représentations de son opéra, elle parcourait ainsi régulièrement les 200 kilomètres depuis Berlin.

Enfin, que dirait-elle aux jeunes compositeurs qui rêvent de suivre ses pas ? La réponse fuse, simple et ferme : « Be yourself ! Construisez votre propre univers. Sans cela, il est impossible de réussir comme artiste. »

Marine Park, à Lucerne, août 2025

 

Membre du Syndicat Professionnel de la critique Théâtre, Musique et Danse, Marine partage ses émotions au travers de ses chroniques. Marine Park est rédactrice de différents médias spécialisés dans la musique classique. Diplômée du cursus professionnel « Administrateur / Producteur Projets Musicaux » à l’Université de Paris, Marine est conseillère artistique et développe divers projets artistiques.
(c) Jean Grisoni