Françoise Levéchin-Gangloff
Françoise Levéchin-Gangloff

Françoise Levéchin-Gangloff : le solfège, clé de voûte de la liberté musicale

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Titulaire de l’orgue de l’église Saint-Roch à Paris, Françoise Levéchin-Gangloff a transmis aux étudiants musiciens le goût de la formation musicale au CRR de Paris, au CNSMDP, à la Schola Cantorum et aujourd’hui au Conservatoire International de Musique de Paris dont elle assure la direction artistique. Pour Classicagenda, elle revient sur son parcours et sa vision de l’enseignement musical.

 

Comment avez-vous commencé la musique ?

J’ai commencé très tôt la musique car je suis d’une famille de mélomanes et de musiciennes. Curieusement, la musique se transmettait par les femmes chez nous : ma mère était violoncelliste, ma grand-mère pianiste et avant elle sa mère aussi…. J’ai perdu ma mère très jeune, à 9 ans, ses collègues ont alors proposé de s’occuper de ma formation musicale. J’aurais voulu être violoncelliste, mais comme ils étaient pianistes, j’ai fait du piano. C’était des professeurs remarquables et je suis entrée très tôt au Conservatoire National Supérieur de Musique (CNSM), d’abord en solfège à 11 ans, puis dans les classes de piano, déchiffrage, écriture, pédagogie, clavecin, orgue.

 

Et l’orgue justement ?

J’ai découvert l’orgue beaucoup plus tard ! Vers l’âge de 18 ans, j’avais déjà fini pas mal de classes, celle d’écriture, d’accompagnement… et celle de déchiffrage piano que j’avais suivie avec Geneviève Joy la femme d’Henri Dutilleux, une personnalité et une pianiste extraordinaire… Henri Dutilleux, qui est passé à ce moment-là brièvement comme professeur de composition au CNSM m’a permis de recevoir ses conseils. Je terminais les études de clavecin quand j’ai entendu l’orgue et su que j’avais trouvé ma voie. Je suis entrée dans la classe de Rolande Falcinelli, une grande dame de la musique, Prix de Rome ;  ça a été un enseignement extraordinaire.

Je suis entrée dans la classe de Rolande Falcinelli, une grande dame de la musique, Prix de Rome ;  ça a été un enseignement extraordinaire.

 

Il y avait très peu de femmes organistes à ce moment-là…

Oui, en effet Rolande Falcinelli, déjà, était une exception ! Et même dans ma génération, j’étais une des rares jeunes filles à étudier cet instrument, traditionnellement plutôt masculin. Puis les choses sont allées vite, et ainsi très jeune, je suis devenue titulaire à Saint-Roch.

 

Quelle est la particularité de l’église Saint Roch ?

C’est l’ « église des artistes », elle est vouée aux cérémonies et aux commémorations. Louis XIV voulait une paroisse culturelle et l’a fondée. C’est impossible de citer tous les personnages historiques qui ont fréquenté l’église Saint Roch, pour y jouer ou simplement pour suivre une cérémonie…  Berlioz y a créé sa messe, Liszt et Chopin s’y sont recueillis… Presque tous les grands artistes du monde du théâtre, du cinéma, mais aussi de la musique, de la littérature et de la mode (la cérémonie en l’hommage d’Yves Saint-Laurent s’y est tenue), s’y sont recueillis, jusqu’à jeudi dernier par exemple, où la cérémonie pour les obsèques de Patrick Dupond a accueilli beaucoup de personnalités du monde de la danse et du spectacle … L’église Saint-Roch a toujours eu une vocation culturelle et cultuelle.

[ Saint-Roch ] C’est l’ « église des artistes »

D’un point de vue instrumental, sa particularité est d’avoir 3 orgues, dont le grand orgue. C’est l’un des plus beaux instruments de Paris construit par Clicquot puis complété et restauré par Cavaillé Coll en 1842, puis entièrement rénové en 1994 par Jean Renaud. C’est une très belle synthèse entre l’orgue classique français et un instrument romantique.

 

Vous avez également une très longue carrière dans l’enseignement, au CRR de Paris, au CNSMDP puis au Conservatoire International de Musique de Paris (CIMP) dont vous êtes aussi la directrice artistique…

Au CNSMDP j’enseignais les matières complémentaires, le solfège, au département de formation des ingénieurs du son et c’était très agréable. Tous les élèves étaient et sont devenus des musiciens remarquables.

Le Conservatoire International de Musique de Paris, lui, a été fondé par Maurice Ravel.

Le Conservatoire International de Musique de Paris, lui, a été fondé par Maurice Ravel. Fâché contre l’académisme du CNSM, il avait déjà fondé une académie qui réunissait des compositeurs et des instrumentistes de haut niveau. A l’époque surtout, le ton y était plus libre. Le CIMP était en avance sur son temps, avec déjà un dialogue, une décontraction qui ne se pratiquait pas ailleurs, il créait un échange d’esthétiques et de pédagogies spécifiques.

Aujourd’hui, de cet esprit de Ravel, nous essayons de préserver sa grande exigence sur le contenu des formations et une ouverture sur l’international, en continuant d’enseigner et de défendre la musique française auprès de nos élèves étrangers qui viennent justement apprendre ces particularités.

 

A quel public s’adresse le CIMP ?

Le Conservatoire International travaille sur trois plans : les adultes , les enfants et les pré-professionnels en spécialisation ou professionnels en complément de formation.

Nous avons un pôle théorique très solide, qui permet aux élèves de se développer à haut niveau, du solfège jusqu’à la composition, et de faire des remises à niveau pour les professionnels.

Côté instrumental que ce soit pour les enfants ou les adultes amateurs pour qui nous avons une pédagogie adaptée en expression instrumentale, nous essayons de développer leur capacité à jouer en toute circonstance et surmonter l’émotivité du contact avec le public. Nous n’avons pas vocation à faire des athlètes de l’instrument, mais des personnes qui savent se mettre à l’instrument, lire librement la musique et peuvent jouer aisément dans différentes circonstances.

 

Comment voyez-vous l’évolution de l’enseignement de la musique ces quarante dernières années en France ?

Il y a eu des bonnes choses comme le développement des pratiques collectives au sein des conservatoires, et puis il y en a de moins bonnes, comme, de façon générale, une baisse du niveau de solfège  pour les enfants et les amateurs. Or c’est précisément cette connaissance qui permet d’acquérir son indépendance intellectuelle en musique, et donc de pouvoir atteindre une aisance dans la pratique instrumentale.

Pour les jeunes qui démarrent, j’encourage à la pratique de deux instruments et une bonne formation en solfège, qui du reste, s’apprend très bien.

 

La crise sanitaire a-t-elle beaucoup affecté le CIMP et quelles sont les perspectives ?

En effet, la crise sanitaire a affecté l’activité du conservatoire, mais nous nous sommes adaptés. Aujourd’hui la plupart des cours individuels ont lieu en présentiel, ainsi que les cours en petits groupes maximum 4 comme au solfège, et nous sommes passés au cours en distanciel pour les matières théoriques collectives comme l’Histoire de la Musique. Un certain nombre d’élèves internationaux commencent à revenir, et nous ouvrons même une nouvelle matière complémentaire de français débutant pour la musique.

La musique et la pratique musicale, notamment en amateur, sont plus que jamais des joies nécessaires !

 

Le site du CIMP

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