Philipp von Steinaecker © Marco Caselli
Philipp von Steinaecker © Marco Caselli

Double programme : Leif Ove Andsnes dans Rachmaninov et Mahler sur instruments d’époque à Amsterdam

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La Mahler Academy Orchestra, sous la direction de Philipp von Steinaecker, a offert une interprétation exceptionnelle de la 5e Symphonie de Mahler au Concertgebouw d’Amsterdam. Grâce aux instruments d’époque, le monde sonore du compositeur a pris vie, dans une plongée fascinante où le passé a retrouvé une nouvelle vitalité.

Comment sonne Mahler sur instruments d’époque ? L’Orchestre de l’Académie Mahler, conduit par Philipp von Steinaecker, nous a permis d’explorer cette question. Amsterdam connaît bien Mahler, et bien que des débats surgissent parfois sur sa surreprésentation dans les salles de concert au détriment des jeunes compositeurs, ses symphonies restent un phénomène unique dans les annales de la musique classique.
Le 12 septembre dernier, le maestro autrichien a de nouveau captivé un public frais, considérablement plus jeune que celui venu assister à « Der Fliegende Holländer » quelques jours plus tôt, enveloppant ses auditeurs dans un charme spectral qui transcende le temps.

Le lien irrésistible avec le passé continue de nous fasciner, et les performances sur instruments historiques offrent une fenêtre saisissante sur ce voyage mystique. Bien plus qu’une simple visite au musée, cette quête de ressusciter une symphonie telle qu’elle aurait pu résonner il y a plus d’un siècle, tente de dissiper les toiles d’araignée tissées par une tradition musicale ancestrale. Parvient-elle à éveiller nos sens ? Redécouvrons-nous une œuvre que nous avons explorée à travers d’innombrables versions et interprétations ?

Philipp von Steinaecker, ancien violoncelliste et assistant de Claudio Abbado, a fondé l’Académie Mahler à Bolzano en 1999. Là-bas, de jeunes musiciens venus des quatre coins de l’Europe s’immergent dans la musique de chambre et les instruments viennois d’époque. Ce projet a donné naissance à l’Originalklang Project, où étudiants et musiciens chevronnés issus des meilleurs orchestres européens s’efforcent de saisir le son que Mahler lui-même aurait pu concevoir.

Mahler Academy Orchestra © Jacob van der Vlugt
Mahler Academy Orchestra © Jacob van der Vlugt

Ce qui distingue ces instruments historiques, c’est leur transparence sonore. L’équilibre orchestral est aussi différent (et peut-être meilleur) ; les cuivres modernes, plus puissants, cèdent ici la place à une subtilité de timbres plus nuancés.

En plus des sonorités d’époque, von Steinaecker nous a offert une interprétation imprégnée de la tradition de Willem Mengelberg, père fondateur du Mahlerisme aux Pays-Bas, riche en portamentos dans les cordes et avec une utilisation plutôt libre, presque capricieuse, du rubato.

L’efficacité de cette approche était variable. Parfois, les retards délibérés destinés à accentuer la tension paraissaient pesants. L’Adagietto se déployait avec une fragilité intense et enflammée que j’ai trouvée profondément émouvante, bien que mon partenaire l’ait jugée excessivement languissante. La lenteur perçue reste un jugement subjectif, et la pertinence du tempo dépend du contexte. Von Steinaecker a su enflammer l’orchestre, et l’atmosphère fin-de-siècle a résonné avec une puissance et une grandeur imposantes. Cependant, dans l’art d’évoquer la tension par le contraste, un domaine où Mengelberg excellait, von Steinaecker a peiné à égaler le maître néerlandais.

Les cordes, chaleureuses et résonnantes, formaient le cœur battant de l’orchestre. Elles brillaient particulièrement dans le pizzicato expressif, presque comme une danse de Sirtaki, soutenant avec grâce les cuivres et les bois, révélant ainsi une vulnérabilité délicate, presque tremblante. Avec les instruments d’époque, on aurait dit qu’on entendait les briques constitutives de la 5e Symphonie de Mahler trouver leur place. Le résultat était rafraîchissant, et parfois même révélateur d’un nouvel éclairage (par exemple, dans le 3e mouvement, où le cor a brillé comme soliste, tel un concerto).
Dans l’ensemble, bien que l’interprétation ne se soit pas éloignée radicalement des attentes, elle a su apporter une nouvelle perspective. L’an prochain, à l’occasion du Festival Mahler à Amsterdam, reporté à cause du Covid, l’orchestre et son chef reviendront pour une reprise de cette symphonie, ayant déjà enregistré la 9e avec instruments d’époque.

Avant l’entracte, le 3e Concerto pour piano de Rachmaninov, magnifiquement interprété par Leif Ove Andsnes, a servi d’introduction chaleureuse, suivi d’un bis très applaudi. Bien que la maîtrise pianistique d’Andsnes soit indéniable, j’ai ressenti, comme souvent avec Rachmaninov, que sa musique est particulièrement émouvante lorsqu’elle est jouée par le compositeur lui-même.
C’est lorsque la virtuosité se dévoile subtilement, sans s’étaler de manière ostentatoire, que son potentiel se libère véritablement. Dans les œuvres qui résonnent profondément, les notes apparaissent là où on ne les attend pas, mais où l’on souhaite ardemment qu’elles se trouvent. Avec Rachmaninov, les notes tombent souvent là où on les anticipe, ce qui peut leur donner un air redondant. Les séquences imposantes peuvent devenir complaisantes, et les rares moments d’excitation et de transcendance s’avèrent trop sporadiques pour offrir une expérience d’écoute pleinement satisfaisante.
Cependant, je dois admettre que cette impression est peut-être très personnelle, étant donné l’enthousiasme débordant du public (mon partenaire était enchanté).

 


Mahler & Rachmaninoff, Concertgebouw Amsterdam, 12 septembre 2024

Mahler Academy Orchestra
Philipp von Steinaecker (direction)
Leif Ove Andsnes (piano)

Rachmaninoff – Concerto pour piano n° 3 en ré mineur, op. 30
Mahler – Symphonie n° 5 en do dièse mineur

Le concert aura lieu le 15 septembre à la Philharmonie de Paris à 16h.

Depuis que son père lui a fait découvrir, sur un vieux tourne-disque, le grand Beethoven et le divin Bach, Wouter est passionné de musique. Tel un voyageur dans un paysage musical, il aime regarder au-delà de l'horizon et chérit particulièrement les expériences d'écoute qui, pour reprendre Novalis: "donnent à l'ordinaire un sens élevé, au commun un aspect mystérieux, et au fini l’apparence de l’infini."