Ifigenia in Aulide mise en scène par Max Emanuel Cencic à Bayreuth © Clemens Manser Photography

Résurrection d’Ifigenia in Aulide de Porpora au Festival baroque de Bayreuth

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Pour sa cinquième édition, Bayreuth Baroque met à l’affiche une rareté de Porpora dont seuls quelques airs étaient pour le moment enregistrés, Ifigenia in Aulide. Le contre-ténor Max-Emanuel Cencic, également directeur artistique du festival, met en scène un spectacle visuel habile, dirigé par Christophe Rousset, avec ses Talens Lyrique, et dans lequel il incarne Agamemnon, au milieu d’une distribution virtuose.

Ifigenia in Aulide mise en scène par Max Emanuel Cencic à Bayreuth © Clemens Manser Photography

Créé à Londres en 1735, Ifigenia in Aulide de Porpora est un peu le fruit de la concurrence entre les scènes londoniennes pour attirer les meilleurs castrats de l’époque, Farinelli et Senesino – l’oeuvre est contemporaine de l‘Alcina de Haendel. Pour autant, au-delà de la mise en valeur de la virtuosité et les complications de l’intrigue telles que le public d’alors les appréciait – plus pour les prétextes musicaux que pour une continuité dramaturgique suivie parfois distraitement au milieu de l’agitation mondaine –, l’opus, inspiré par le drame antique des Atrides, peut trouver un écho contemporain.

Sans chercher à transposer l’intrigue, la production de Max-Emanuel Cencic condense, avec les décors et costumes – quand il en reste sur le corps des figurants – de Giorgina Germanou, la barbarie de la guerre et celle des superstitions religieuses, avec un mélange évolutif de grimages tribaux, d’accoutrements sado-masochistes et de rituels de l’Inquisition. La nudité des combattants, mais aussi celle du roi, incarné par le metteur en scène lui-même, a valeur, pour ce dernier, de manifeste à l’heure où le néo-puritanisme menace, et, surtout, sert l’esthétisation de la rudesse de ces temps mythologiques, sans renoncer ça et là à un zeste d’humour.

Ifigenia in Aulide mise en scène par Max Emanuel Cencic à Bayreuth © Clemens Manser Photography

Sous les lumières de Romain de Lagarde, les panneaux mobiles, tantôt réfléchissants, tantôt meublés de nuées ou de pastels vidéos, font l’économie des cintres pour délimiter l’espace scénique avec une dynamique souple, sans forcer le rythme d’un spectacle aux couleurs parfois vintage assumées. Si le dédoublement d’Iphigénie entre une figurante muette, toute de blanche innocence vêtue, et une interprète voilée de deuil qui se confond avec celle de Diane peut perturber la compréhension de l’histoire, l’efficacité du travail visuel garantit la lisibilité de l’essentiel, soulignant le poids des asservissements liturgiques, jusqu’au vacarme de l’épilogue – le lieto finale n’empêchera pas les meurtres à venir.

Dans le rôle-titre, Jasmin Delfs fait respirer une tendresse frémissante contrastant avec les répliques plus vindicatives de Diane que l’interprète assume également. Mary-Ellen Nesi révèle une Clytemnestre au timbre nourri, qui n’a pas abandonné sa séduction de femme et d’épouse. En Calchas, l’émérite Riccardo Novaro s’appuie sur l’intention expressive pour affirmer l’autorité mordante du grand-prêtre implacable.

Ifigenia in Aulide mise en scène par Max Emanuel Cencic à Bayreuth © Clemens Manser Photography

Mais c’est bien évidemment les voix de contre-ténor qui font le relief du plateau. S’il fait une entrée remarquée, l’Ulisse de Nicolò Balducci, jeune soliste repéré lors de la finale du Concours Cesti à Innsbruck en 2022, se révèle par la suite plus discret, la faute à une partition articulée autour de la rivalité entre Farinelli et Senesino. Au premier revenait le personnage d’Achille. Avec des moyens non moins stupéfiants, le sopraniste Maayan Licht restitue toute la palette d’émotions, de la tendresse amoureuse de Nel già bramoso petto, à la vaillance de Le limpid’onde, en faisant montre d’une maîtrise admirable de l’ornementation et de la coloration du sentiment. Prenant le relais de Senesino, Max-Emanuel Cencic incarne la complexité psychologique d’un Agamemnon tiraillé entre les devoirs du père et ceux du roi : le portrait qu’il en fait étonne par sa vérité plus proche de nous qu’on ne le pourrait attendre.

Avec ses Talens Lyriques, en résidence cette année à Bayreuth Baroque, Christophe Rousset fait revivre la richesse d’une écriture orchestrale imaginée pour rehausser des pyrotechnies vocales qui, ici, ne sonnent jamais gratuites. Une résurrection réussie, diffusée en direct sur Arte pour la dernière représentation et dont on attend la prochaine gravure discographique – preuve s’il en est qu’il reste encore des trésors baroques à découvrir : la mission du festival baroque de Bayreuth a encore de beaux jours devant elle.

Gilles Charlassier