Berliner Philharmoniker & Kirill Petrenko, Les Prem's (c) Ava du Parc / Cheeese
Les Prem's. Premiere edition du festival de rentree autour des grands orchestres internationaux. A vivre assis ou debout ! (c) Ava du Parc / Cheeese

Mahler 9 : le Berliner Philharmoniker et Petrenko subliment les Prem’s à Paris

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La Neuvième symphonie de Mahler, le Berliner Philharmoniker sous la direction de Kirill Petrenko, et la Grande salle Pierre Boulez offrant l’une des meilleures acoustiques d’Europe : de quoi faire pâlir d’envie les plus fins connaisseurs du compositeur autrichien ! Le concert du Berliner Philharmoniker, le 5 septembre, s’est affiché « complet » dès l’annonce de la programmation.

Un testament visionnaire

La Neuvième symphonie de Gustav Mahler, dernière achevée par le compositeur, est souvent considérée comme son testament musical. Marquée par le deuil, la maladie et l’ombre de la mort, elle incarne à la fois un adieu au passé et une vision prophétique du XXᵉ siècle. Derrière une forme apparemment traditionnelle, Mahler déploie un langage radical, conjuguant l’intimité de la musique de chambre à la puissance d’un vaste orchestre. Deux mouvements lents, d’une intensité bouleversante, encadrent un scherzo grotesque et un rondo-burlesque déchirant, où l’aliénation et la fracture s’expriment avec une modernité saisissante. Véritable seuil entre classicisme et avant-garde, cette symphonie, admirée par Berg, Schoenberg et Adorno, demeure l’une des œuvres les plus visionnaires du répertoire.

Le Berliner Philharmoniker, une tradition mahlerienne vivante

L’histoire du Berliner Philharmoniker est intimement liée à Gustav Mahler. Si ses œuvres furent d’abord accueillies avec incompréhension à Berlin, l’orchestre a peu à peu bâti, sous l’impulsion de chefs visionnaires tels que Nikisch, Karajan, Abbado ou Rattle, une véritable tradition mahlerienne. Des lectures fondatrices de Bruno Walter aux cycles complets de Simon Rattle, en passant par l’engagement passionné de Claudio Abbado, Mahler s’est imposé au fil des décennies comme un repère identitaire de l’orchestre. Kirill Petrenko s’inscrit aujourd’hui dans cette lignée, poursuivant avec intensité et exigence une histoire où chaque génération réinvente la voix de Mahler à Berlin.

Berliner Philharmoniker & Kirill Petrenko aux Prem's (c) Ava du Parc / Cheeese
Philharmonie de Paris le 5 septembre 2025, festival Les Prem’s. BERLINER PHILHARMONIKER / KIRILL PETRENKO (c) Ava du Parc / Cheeese

Entre intensité et rigueur, une architecture souveraine

Vendredi 5 septembre à la Philharmonie de Paris, Kirill Petrenko et le Berliner Philharmoniker firent entendre un son clair et équilibré, d’une beauté architecturale alliant rigueur et précision exemplaires. Le premier mouvement (Andante comodo) s’ouvrit dans une paisible sérénité, vite assombrie par des ombres menaçantes, comme une prémonition de la mort. Petrenko y fit naître une résonance douloureusement intime, donnant l’impression que l’âme la plus secrète s’exposait au monde sans défense. Le deuxième mouvement, nourri de danses populaires (valse, ländler), prit des allures de fantaisie étrange : une structure nette et régulière, mais volontairement déformée. La direction vigoureuse et presque désespérée de Petrenko galvanisa des musiciens d’une unité impressionnante.

La fugue tourbillonnante, tissée de voix instrumentales entremêlées, évoquait un labyrinthe sonore traversé d’une tension urgente dans le troisième mouvement (Rondo-Burlesque). D’un geste retenu mais sûr, Petrenko guida chaque pupitre avec une précision acérée. L’élan irrésistible des traits ascendants et les soudaines explosions sonores, figurant effondrement et déséquilibre, frappèrent le public par leur intensité. Enfin, dans l’Adagio conclusif, l’orchestre déploya une cohésion souveraine. Le thème des cordes à l’unisson emplissait la salle d’une sonorité continue, douce comme une soie sans couture. Le violoncelle solo, l’alto solo et le violon solo, chacun à son tour, marquèrent profondément : leurs lignes franches, perçant le tutti, semblaient transmettre des paroles inachevées.Dans la coda, la ligne des cordes s’effaça lentement, hésitant à s’éteindre ; même après le silence complet, sa résonance demeurait, rappelant la puissance inépuisable du silence.

Berliner Philharmoniker & Kirill Petrenko aux Prem's (c) Ava du Parc / Cheeese
Philharmonie de Paris le 5 septembre 2025, festival Les Prem’s. BERLINER PHILHARMONIKER / KIRILL PETRENKO (c) Ava du Parc / Cheeese

Emmanuel Pahud (première flûte), Albrecht Mayer (premier hautbois), Dominik Wollenweber (cor anglais), Matic Kuder (clarinette), Daniele Damiano (premier basson), Marie-Pierre Langlamet (harpe), Yun Zeng (cor principal), Guillaume Jehl (première trompette), Diyang Mei (alto solo), Bruno Delepelaire (violoncelle solo) et Krzysztof Polonek (violon solo)… autant de solistes du Berliner Philharmoniker qui, chacun à leur manière, contribuèrent à dessiner le portrait de personnages distincts et à agir comme de véritables protagonistes, donnant chair et voix à cette symphonie testamentaire de plus de quatre-vingts minutes.

À l’issue de cette spectaculaire interprétation de la monumentale symphonie de Mahler, Kirill Petrenko invita ces solistes à se lever tour à tour, offrant au public l’occasion d’applaudir ces musiciens d’exception.

Membre du Syndicat Professionnel de la critique Théâtre, Musique et Danse, Marine partage ses émotions au travers de ses chroniques. Marine Park est rédactrice de différents médias spécialisés dans la musique classique. Diplômée du cursus professionnel « Administrateur / Producteur Projets Musicaux » à l’Université de Paris, Marine est conseillère artistique et développe divers projets artistiques.
(c) Jean Grisoni