Pompeo Magno mis en scène par Max Emanuel Cencic © Clemens Manser Photography

Pompeo Magno ou le carnaval vénitien à Bayreuth Baroque

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L’édition 2025 du Bayreuth Baroque Opera Festival ressuscite  le dernier opéra que Cavalli a vu créé de son vivant. La foisonnante atmosphère de carnaval vénitien de Pompeo Magno est réinventée par la mise en scène colorée de Max-Emanuel Cencic, qui chante le rôle-titre sous la direction de Leonardo Garcia Alarcon, l’un des meilleurs experts d’aujourd’hui de ce maître du théâtre lyrique du seicento.

Pompeo Magno mis en scène par Max Emanuel Cencic © Clemens Manser Photography

Des vingt-sept opéras sur les quarante-et-un écrits par Cavalli qui nous sont parvenus, Pompeo Magno est le dernier dont le compositeur a vu la création, en 1666 – Eliogabalo, opus de l’année suivante a dû attendre 1999 pour être donné pour la première fois sur scène. Plus encore que dans les autres ouvrages de l’époque, les intrigues amoureuses et les complots qui émaillent le livret de Minato servent d’abord de miroir à la vie politique de la Venise du seicento, avec une focale grossie par le temps de carnaval.

Avec des vidéos paraphrasant une fresque de Tiepolo au Ca’ Rezzonico et des costumes, réalisés par Corina Gramosteanu, qui rappellent les portraits et uniformes de la Cité des Doges, la mise en scène hautement baroque imaginée par Max Emanuel Cencic s’inscrit, avec sa façade de palazzo, dans un imaginaire évocateur de la République lagunaire, sans pour autant verser dans la reconstitution muséale – certaines projections sont des horizons au format carte postale, dans une sorte d’anastomose entre passé pictural et présent photographique. Sous les lumières calibrées par Léo Petrequin, cette tapisserie visuelle mobile de Helmut Stürmer, qui s’appuie habilement sur la décoration architecturale de l’Opéra des Margraves, accompagne le tourbillon des saynètes s’enchaînant sans toujours laisser le temps d’identifier chacun des personnages. Si le spectacle ne permet pas d’élucider tous les échos satiriques et historiques, du moins en restitue-t-il la vitalité festive originelle – avec ses grotesques très italiens dont les nains, qui participent largement à l’action comique, offrent un joyeux exemple – portée par la saveur de la musique et de son interprétation.

Pompeo Magno mis en scène par Max Emanuel Cencic © Clemens Manser Photography

A la tête de son ensemble Cappella Mediterranea, en résidence au Bayreuth Baroque Opera Festival 2025, Leonardo Garcia Alarcon fait ressortir toute la palette expressive de la partition, non seulement de sa rhétorique chantée mais aussi, avec l’ajout d’intermèdes instrumentaux, d’une générosité orchestrale aussi irrésistible que l’élan d’une œuvre nourrie par les ressorts de la commedia dell’arte. L’intime connaissance du compositeur par le chef argentin s’entend dans les moindres articulations d’un discours marqué par une ivresse théâtrale que le plateau vocal ne manque pas de servir.

Dans le rôle-titre, Max-Emanuel Cencic affirme une noblesse retenue, d’une musicalité évidente, qui est aussi celle d’une clémence souveraine mise à l’épreuve par les péripéties. Au diapason des besoins dramaturgiques, le directeur artistique du festival laisse la tribune de la virtuosité à la jeune génération. A trente ans, Aloïs Mühlbacher se confirme, dans les interventions d’Amore et l’incarnation de Farnace, comme l’une des grands timbres élégiaques de la relève, par une beauté de la ligne aussi séduisante que la sensibilité du sentiment. Un peu plus jeune, Nicolo Balducci a parcouru du chemin depuis la finale du Concours Cesti à Innsbruck en 2022, et fait valoir un Sesto mordant et lumineux, tout à fait dans son profil vocal énergique dont le répertoire va sans nul doute continuer à s’enrichir. Quatrième contre-ténor assumant un rôle de premier plan dans ce Pompeo Magno, Valer Sabadus campe un Servilio frémissant, avec une tessiture qui a évolué depuis les débuts de l’artiste germano-roumain.

Pompeo Magno mis en scène par Max Emanuel Cencic © Clemens Manser Photography

En Issicratea, Mariana Flores capte sans peine les feux de la rampe, par sa remarquable versatilité expressive, n’hésitant à faire exploser la colère sinon l’hystérie d’une Reine du Pont capable, en d’autres moments, d’accents de tendresse. A côté de cette théâtralité sanguine, Valerio Contaldo ne dépare aucunement par un Mitridate jaloux, parfois sombre, toujours engagé. Sophie Junker séduit par la fraîcheur de sa Giulia. Son père, Cesare, prend avec Victor Sicard et son baryton solide, des atours solennels – sérieux mais pas édifiants. Le vaillant Nicholas Schott confère un certain héroïsme à Claudio, le fils du Consul de Rome. Jorge Navarro Colorado, un autre ténor, ne néglige pas les apparitions de Crasso, le troisième Consul.

Impossible de parler d’opéra vénitien sans évoquer les servantes travesties. Si l’émérite Dominique Visse, qui fut inoubliable dans ces emplois, échappe à la perruque et aux extravagances de matrone, son Delfo, également un domestique, reste, par-delà les ans, un exemple d’instinct comique. Autre figure incontournable dans ce registre, Marcel Beekman se glisse avec une gourmandise sans limite dans les extravagances de la vieille folle Atrea, qui rivalisent avec les délires d’Arpalia, la suivante d’Issicratea aussi cyclothymique que sa maîtresse, portés par un Kasper Szelazek au cabotinage non moins consommé. Les deux premiers Prencipe font découvrir deux jeunes contre-ténors, Pierre Lenoir, auquel revient aussi la partie du Genius, et Angelo Kidoniefs ; le troisième revient à Yannis Filias, et le quatrième à Christos Christodoulou. Après les représentations scéniques à Bayreuth, ce Pompeo Magno vient en concert le 1er octobre au Théâtre des Champs Elysées, une occasion pour le public parisien de se laisser porter par une redécouverte piquante, et surtout une musique étourdissante.

Gilles Charlassier