Après une ouverture avec Armida, la 3ème édition du Haydneum Festival à Eszterhaza met en regard des trios de Haydn et Schubert sur instruments d’époque, emmenés par le pianiste Kristian Bezuidenhout.

Centre de recherche dédié aux œuvres de Haydn, celle de son époque et de son immédiate postérité, le Haydneum d’Eszterhaza met également en lumière les évolutions d’une période charnière de l’histoire de la musique. En mettant en miroir des trios avec piano de Haydn et Schubert, Kristian Bezuidenhout propose un éclairage sur l’enrichissement du rôle du clavier dans le répertoire chambriste, passant de la basse continue de l’âge baroque à la place de premier plan que les Romantiques lui ont accordée dans le discours mélodique et harmonique. Avec un patrimoine d’instruments d’époque associé au château du prince Esterhazy – lequel était lui-même un musicien accompli pour lequel Haydn a écrit des pièces pour la viole de gambe baryton affectionnée par l’aristocrate –, le soliste autrichien peut mettre en lumière une subtilité des articulations et un intimisme qui font redécouvrir les couleurs originelles de ces partitions.

Le Trio en ré majeur Hob. XV : 24 de Haydn ouvre la soirée avec un Allegro à fois tendre et clair, où les modulations du pianoforte dialoguent avec le violon de Rachel Podger en une émulation virtuose que colorent les traits du violoncelle d’Alex Rolton. La transparence des timbres anciens magnifie les accents d’inquiétude intérieurs pré-romantiques de l’Andante, avant un Allegro, ma dolce aussi fluide qu’habité de savoureuses nuances. Le Notturno en mi bémol majeur op.148 D897 de Schubert, mouvement lent sans doute conçu pour un trio que le compositeur viennois n’a pas achevé, comme parfois dans sa créativité foisonnante, pour suivre la fécondité d’une autre idée musicale, s’appuie sur de délicats arpèges du pianoforte pour créer une atmosphère de cette chaleur domestique où se déploie l’intensité émotionnelle reconnaissable de l’auteur de La Truite. L’attention à la limpidité des articulations et de la sonorité instrumentale rend pleinement justice à cette page qui prolonge, de manière posthume, le climat de ferveur mélomane de la cour des Esterhazy, laquelle ne devait pas manquer d’applaudir le Trio en sol majeur Hob XV : 25, célèbre pour son Rondo all’Ongarese, où le jeu, mêlant tonicité aérée et souplesse de la ligne, appréciées dans l’Andante augural et un Poco adagio lumineux, fait ressortir le meilleur du raffinement d’un salon aristocratique des dernières décennies du Siècle des Lumières.
Après l’entracte, on ne saurait dire combien les instruments des débuts du Romantisme restituent la fraîcheur authentique du Trio n°1 en si bémol majeur op. 99 D 898 de Schubert. L’intelligence du discours pianistique de Kristian Bezuidenhout donne l’impulsion à une complicité naturelle entre les trois pupitres qui, dans l‘Andante un poco mosso, se teinte d’une sensibilité aussi intense que pudique. Les élans du Scherzo anticipent un finale énergique où l’équilibre dans la variété des climats confirme une convivialité musicale idiomatique du compositeur, et fait de la Vienne du Biedermeier l’une des héritières du foyer artistique des Esterhazy dont le Haydneum est aujourd’hui l’un des meilleurs hérauts actuels.
Gilles Charlassier
